1. La naissance

La nuit où naquit Amsiggel, il faisait noir et il régnait un brouillard glacé. Des éclairs aveuglants illuminaient la montagne ; le tonnerre explosait dans les falaises ; un vent puissant précipitait la pluie contre la porte de la maison. C’est en cette nuit-là qu’il naquit l’enfant Amsiggel ; il sortit du sein de sa mère en souriant !

« Pauvre petit ! » s’écria la Grand-mère, « né dans une tempête par une nuit des plus noires ! »
« Que deviendra cet enfant ? » lui demanda l’assistance. « Orageux seront ses jours, » déclara-t-elle, « et sa vie remplie de tempêtes ! » « Pas du tout ! » protesta le Grandpère, « Regardez, il nous observe comme s’il comprenait tout; il sourit sur le monde comme s’il connaissait l’avenir. » A ce moment-là, ils levèrent leurs yeux et aperçurent la pleine lune qui se promenait sur les nuages échevelées de la nuit, entourée d’une auréole brillante. « Ecoutez mes paroles ! » déclara le vieillard. « Une tempête nous a apporté cet enfant, mais il survivra à la tempête. Né dans les ténèbres, il nous conduira à la lumière; né dans le tonnerre et la foudre, il nous apportera la paix et nous délivrera de tout ce qui nous abat. » En entendant ceci l’émerveillement s’empara de tous. « Nous appelerons cet enfant Amsiggel, » poursuivit le vieillard, « car il dénichera des choses cachées; il découvrira ce que nous avons toujours ignoré et nous montrera la Voie de la Paix. »

Deux ans s’écoulèrent, puis naquit une petite fille, une soeur pour Amsiggel. Ils lui donnèrent le nom Tazouite. Elle vint au printemps, à midi ; les arbres fruitiers étaient en fleurs, les pousses vertes d’orge surgissaient de terre et les oiseaux chantaient d’allégresse dans les prés et les bois. La famille était très contente, et toute la création avec elle; on remerciait ensemble le Créateur de la beauté qui les entourait.

Et l’année suivait son cours, mais aucune pluie ne tombait. Les ruisseaux se tarissaient, ainsi que les puits; une famine cruelle s’empara du pays. Ils étaient obligés de remplir les jarres d’eau potable à une source lointaine. Les enfants n’avaient que de petits navets à manger. Leur mère pleurait; eux aussi pleuraient. Le père partit chercher du travail en ville. Le Grandpère se plantait tous les jours sous la voûte, les yeux fixés sur la piste. Puis il entendit raconter par quelques voisines que la Grand-mère lui avait jeté des sorts; enragé, il frappa sa femme et la renvoya. Quelle année de misère que cette année-là !

Le temps passa et Amsiggel grandit. C’était un garçon serviable et tous les villageois l’aimaient. Il prenait plaisir à descendre à la rivière, la regarder couler. « D’où provient cette eau ? » se demanda-t-il, « Et où va-t-elle ? » Il grimpa en haut d’une colline et se coucha sur un grand rocher, contemplant les nuages dans le ciel, et s’émerveilla de tout ce qu’il apercevait. « Pourquoi le ciel est-il bleu ? » songea-t-il, « et pourquoi les nuages sont-ils blancs ? » Il y passa toute la journée. « Pourquoi la lumière du soleil est-elle jaune à midi, » se demanda-t-il, « mais rouge le soir ? » Une autre fois il y resta jusqu’au coucher du soleil et se posa la question: « Où le soleil va-t-il la nuit ? Se cache-t-il sous la terre ? Ou s’éteint-il dans la mer ? » Et pendant que la lune se levait il s’interrogea, « D’où vient la lune ? Et que devient-elle pendant la journée ? Est-ce qu’elle est timide, pour se cacher ainsi quand il fait jour ? Ou peut-être qu’elle fond comme la neige sous la chaleur du soleil ? » Un jour, dans la forêt, il entendit le son du vent dans les arbres. « Cherchez et vous trouverez, » sembla-t-il murmurer, « Cherchez et vous trouverez ! » Trois fois il entendit ces paroles et puis plus rien. Ce jour-là il s’en alla émerveillé par le monde autour de lui.

Les autres garçons de son âge le trouvaient impossible à comprendre, car il ne se comportait pas de la même façon qu’eux. Il n’avait aucune envie de se bagarrer ni se chamailler comme eux. Il ne voulait ni jouer ni même passer son temps avec eux. « Pourquoi ne veux-tu pas être comme nous, Amsiggel ? » lui demandèrent-ils un jour. « Parce que vous êtes comme des clous dans un sac, » répondit-il. « Vous vous piquez tous les uns les autres ! » Une autre fois ils lui posèrent la question, « Pourquoi est-ce que nous ne t’avons jamais entendu prononcer le nom de Dieu ? » « Devrais-je me servir d’un marteau en argent pour frapper le fer ? » rétorqua-t-il. « Quant à vous, vous ne prenez le nom de Dieu sur vos lèvres que lorsque vous voulez appuyer des mensonges ou provoquer des ennuis. » Un autre jour ils lui firent le reproche, « Le mouton qui n’accompagne pas le troupeau se fait manger par le loup ! » « Mais le mouton qui n’accompagne pas le troupeau, » renchérit Amsiggel, « peut trouver de l’herbe fraîche et les mener tous à des pâturages plus riches ! »

L’un d’eux était un garçon dur nommé Iguider. Un jour il se moqua d’Amsiggel, le saisit et le poussa très fort. Amsiggel tomba sur les roches, se blessant grièvement à la jambe et à la tête. Lorsque les garçons virent le sang, ils s’enfuirent et le laissèrent gisant par terre. Puis Iguider alla à la maison d’Amsiggel et raconta des mensonges à son sujet: « Amsiggel a jeté des roches dans le puits, » dit-il. « Il a pissé sur la porte de l’épicerie. Il a abimé la rigole dans le potager. » Quand Amsiggel revint à la maison, pour comble de malheur, son grandpère lui flanqua une correction à coups de bâton. Le cœur d’Amsiggel fut envahi ce jour-là par une grande amertume; il aurait été content de tuer Iguider.

2. L’évasion

Tous les jours Amsiggel allait à l’école dans la mosquée. Il avait du respect pour le maître et tentait de mémoriser les mots écrits sur son ardoise, mais à vrai dire il ne concentrait pas sur ses leçons. Il regardait souvent par la fenêtre. Il pensait aux écureuils qui jouaient parmi les rochers. Il songeait aux abeilles qui bourdonnaient dans le verger. Il songeait aux grenouilles qui coassaient près de la source. Il songeait au merle qui chantait dans les peupliers à côté de la rivière. Il se souvenait de tout ce qu’il avait vu dans la forêt et se demanda, « Comment un arbre pousse-t-il bien droit à partir de racines tordues ? » Il pensait au foyer fait de grosses pierres près de la source et se posa la question, « Pourquoi est-ce que la fumée monte et l’eau descend ? » Il se souvenait des tourbillons de poussière qui s’élevaient le soir et s’interrogea, « D’où provient le vent ? Les arbres remuent-ils l’air, ou l’air remue-t-il les arbres ? » Ses pensées voyageaient loin, de par des forêts et des rochers à pic, et son imagination le transportait dans le domaine des nuages et des étoiles des cieux. Et il se passa que maintes fois il reçut des coups de bâton parce qu’il ne connaissait pas les mots sur son ardoise.

Un jour il rentra à la maison et trouva le Grandpère assis sur le seuil. « Pépé, il y a des choses que je n’arrive pas à comprendre ! » dit-il. Et le vieillard répondit, « L’ombre du palmier est jetée loin de ses racines. Continue à chercher les réponses, mon fils, jusqu’à ce que tu trouves ce que tu désires ! »

Ces jours-là la mère d’Amsiggel attendait un troisième enfant. Mais elle fit un accouchement pénible et le bébé fut mort-né. Elle s’affaiblit et devint souffrante au point où elle ne pouvait plus se lever de sa natte à coucher. Pendant deux mois elle resta suspendue entre la vie et la mort. Son mari rentra de la ville et s’aperçut de son état : elle ne pouvait plus faire le ménage. Alors, il la divorça et se remaria avec une autre femme. Elle rentra chez ses parents et trois mois plus tard elle mourut. La nouvelle femme du foyer se souciait peu d’Amsiggel et de sa soeur Tazouite. Comme disent les anciens, « Les pieds d’un orphelin font de la poussière en temps de pluie et de la boue pendant la sécheresse d’été ! » On voulait donner Tazouite en mariage à un homme en ville qui avait prêté de l’argent à son père. Elle ne l’avait jamais vu et ne savait rien de lui: elle n’avait que treize ans. Elle pleurait sans cesse et Amsiggel ne trouvait pas le moyen de consoler sa soeur, car lui aussi avait succombé à une profonde tristesse. Il restait quatre jours avant la fête du mariage.

Cette nuit-là vinrent des voleurs. Ils creusèrent un trou dans le mur de l’épicerie et prirent la caisse. A l’aube les gens de l’épicerie passèrent d’une maison à l’autre, demandant à chacun où il s’était trouvé cette nuit. Ils découvrirent que tous avaient été chez eux, sauf Amsiggel. Il était sorti cette nuit-là suivre des étoiles filantes; il voulait savoir si elles tombaient dans la forêt ou de l’autre côté de la montagne. Iguider raconta à tout le monde qu’il avait vu Amsiggel partir vers l’épicerie.

Tout de suite ils s’en allèrent arracher Amsiggel de son lit. Ils le jetèrent dans une fosse profonde et le laissèrent là-dedans sans nourriture ni boisson. Amsiggel ignorait complètement ce qui s’était passé. Il entendait les autres garçons qui récitaient dans la mosquée, mais personne ne vint le voir. Il resta là pendant deux jours et deux nuits, des pensées confuses tournant dans sa tête. Puis quelques hommes du village vinrent le tirer de la fosse et se mirent à le rouer de coups de bâton, tout en disant, « Voici ce que mérite un voleur ! » Ensuite ils le chassèrent du village, en lui lançant des pierres à travers les champs.

Amsiggel grimpa la colline sur la piste qui menait vers la forêt. Il marcha jusqu’à l’épuisement et ne put aller plus loin. Il tomba évanoui sous un figuier. Pendant qu’il dormait, il fut éveillé tout d’un coup par la voix d’une fille. Il se retourna er reconnut Tazouite. Elle courut vers lui: « Oh, Amsiggel ! Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que c’est que tout ce sang sur ton visage ? » « Tu vois comme je suis, » dit-il, « mais de ce qui s’est passé, je ne sais rien du tout ! » Elle le prit par la main. « Viens, rentrons à la maison ! » dit-elle. « Non ! » répliqua-t-il. « La famille ne veut pas de moi, et le village non plus – ils m’ont chassé à coups de pierres ! Je m’en vais chercher un endroit sûr et paisible. » « Bon, dans ce cas-là, je t’accompagne ! » lança Tazouite. « Non, ce chemin est trop dur pour toi, » répondit-il. « Tu n’y arriveras jamais. » « Même si c’est dur, » insista-t-elle « qu’est-ce qui me reste à la maison sauf le travail ingrat et le mauvais traitement ? »

A ce moment-là se fit entendre comme un chuchotement parmi les feuilles du figuier : « Cherchez et vous trouverez. Cherchez et vous trouverez. » Ils se retournèrent et virent le Grandpère qui s’avançait vers eux. « Oh, Pépé, » s’exclama Tazouite, « est-ce toi qui as dit cela ? » « Je n’ai rien dit du tout, chérie, » répliqua-t-il. « Alors, pourquoi es-tu venu dans la forêt, Pépé ? » demanda Amsiggel. « Va maintenant, Amsiggel ! » répondit-il. « Dieu a décrété que tu cherches et que tu trouves. Regarde combien le monde est vaste ! Va, cherche partout jusqu’à ce que tu trouves la vérité entière – que tu saches tout comme il l’est en réalité et que tu comprennes ce qui nous est caché. » Tazouite prit la parole : « Pépé, je vais partir avec lui ! » dit-elle. « Vas-y, ma chérie, toi aussi, » répliqua-t-il. « Ton frère prendra soin de toi. Je connais celui qui veut se marier avec toi – c’est un ivrogne. Il vaut mieux que tu sois loin. » Puis le vieillard les fixa du regard. « Ecoutez ! » dit-il. « Il y a encore une chose que je dois vous dire. Ne vous inquiétez pas de ce qui est en dépôt pour vous. C’est sous bonne garde jusqu’à votre retour ! » Ensuite il leva la main et Amsiggel et Tazouite l’embrassèrent sur la tête. Il se leva et se mit en chemin pour le village. Amsiggel et Tazouite partirent sur la piste. « Que voulait dire Pépé, » demanda-t-elle, « quand il parlait d’un dépôt pour nous ? » « Il y a quelquechose qu’il garde, » répondit son frère, « mais je ne sais pas ce que c’est. Il sait quelquechose que nous, nous ne savons pas. »

3. Le bûcheron

Ils se mirent donc en route. Pendant qu’ils suivaient la piste, il se trouva que Tazouite aperçut un objet par terre, dans l’herbe longue. Elle se pencha pour le ramasser. « C’est un œuf ! » s’exclama-t-elle, « mais je n’en ai jamais vu de pareil. Regarde, sa coquille est si dure – elle ne se casse pas. » Elle le mit près de son oreille. « Comme c’est merveilleux ! » dit-elle. « Il parle, cet œuf – il dit ‘tic-tac, tic-tac’. Quel oiseau aurait pu pondre un œuf pareil ? » « Ceci n’est pas un œuf, » dit son frère. « J’ai entendu parler de choses pareilles. On l’appelle une montre. Regarde ces aiguilles – elles tournent pour nous montrer l’heure qu’il est. » « D’où vient-elle ? » demanda-t-elle. « Sans doute quelqu’un l’a fait tomber en revenant du souk ou de la ville, » dit-il, et Tazouite remarqua, « Les personnes qui ont fabriqué cette chose merveilleuse sont de très grands scientifiques – ils sont sûrement très sages et intelligents ! »

Amsiggel et sa sœur continuèrent à traverser la forêt jusqu’à ce qu’ils arrivent à une petite maison. Elle était construite en bois et près d’elle se trouvait une pile de bûches. Amsiggel appela la personne qui y habitait et il en sortit un homme, une hache à l’épaule. Lorsqu’il les aperçut, il posa la hache et les salua. Il leur apporta de l’eau. Ils parlèrent pendant quelque temps au sujet des arbres et des bûches, puis Amsiggel demanda au bûcheron, « Habitez-vous tout seul cette forêt ? » « Pas du tout ! » répliqua-t-il. « J’ai mes amis ici – le renard, les souris et la cigogne. » « Parlez-vous avec ces amis ? » demanda Tazouite. « Mais non ! » répondit-il. « Nous sommes tous trop occupés par notre travail. Regardez les fourmis, les abeilles et les oiseaux, comme ils se déplacent et sont toujours en train de travailler. » « Mais les arbres et les buissons, eux, » dit Tazouite, « ils ne font que rester sur place. » « Même les arbres et les buissons » répondit-il, « ont leur besogne : ils étirent leurs feuilles vers le soleil et envoient leurs racines boire de l’eau sous la terre. Ils fabriquent des fleurs et des fruits. N’est-ce pas du travail ? Il n’y a que l’homme et ses bêtes domestiqués qui n’aiment pas travailler. » « Alors, lequel est le plus utile ? » demanda Amsiggel, « la fourmis ou le mulet ? » « La fourmis porte volontiers son fardeau, » répliqua le bûcheron, « mais le mulet le fait à contre-cœur. La fourmis obéit à ses maîtres, mais le mulet a besoin du bâton de son maître. La fourmis court sans cesse, mais le mulet reste sur place chaque fois que son maître le quitte. Et s’il ne reste pas sur place, il s’égare loin de là, et s’il ne s’égare pas, il mange tout simplement sa selle ! » Ils éclatèrent tous de rires.

Puis le bûcheron leur dit, « Il me semble que les habitants de la forêt sont plus intelligents que ceux de la ville. Nous ne lisons pas de livres mais nous lisons ce qui est écrit dans les nuages des cieux, la boue de la rivière et l’écorce des arbres. Ecoutez, et je vous raconterai ce que j’ai appris de la part des insectes de la forêt. Il y en a qui brillent dans les ténèbres. Il y en a qui filent une toile. Il y en a qui écrivent par terre avec du mucus. Il y en a même qui jouent au football ! Je me suis posé la question, ‘D’où proviennent tous ces insectes ? Est-ce qu’ils se sont fabriqués par eux-mêmes, ou existe-t-il Quelqu’un qui les a faits ?’ »

Tazouite lui montra ensuite la montre qu’elle avait trouvée à coté de la piste. « Regardez cet œuf qu’on a trouvé, » dit-elle. « N’est-ce pas que ceux qui l’ont fabriqué étaient de grands scientifiques ? » « Ils connaissaient certainement la science, » dit le bûcheron, « mais il y a dans la forêt une plus grande science que celle-ci. Ton ‘œuf’ ne ressemble pas à un véritable œuf – aucun oiseau n’en éclora. Il ne peut ni grandir ni faire des petits. Mais les œufs que pondent les oiseaux contiennent quelquechose de plus merveilleux que celui que vous avez trouvé, car tout œuf véritable contient un petit oiseau vivant. Lorsque le petit oiseau éclot, il grandira et volera et chantera et fera son propre nid pour pondre des œufs. Les êtres humains savent-ils faire quelque chose d’aussi étonnant avec leur science et leur sagesse ? L’homme est très intelligent, mais celui qui a fait l’homme est de loin le plus savant. Allez donc, déplaçons ces bûches avant qu’il ne pleuve ! »

Ils soulevèrent et transportèrent les morceaux de bois jusqu’à ce que tous soient en sécurité dans la maison, puis ils s’assirent tous sous le porche. « J’ai réfléchi à tout ceci, » poursuivit le bûcheron, « et je me suis demandé, ‘ Si quelqu’un a fait le monde, à quoi ressemble-t-il ? Comment est-il possible que je le connaisse ? Où puis-je le trouver ? Où se trouve-t-il : par ici, dans la forêt ou dans les champs ? Ou puis-je m’envoler parmi les étoiles, pour le chercher dans la gloire du ciel ?’ J’ai demandé donc au soleil et à la lune, ‘Est-ce vous qui avez fait ce monde ?’ Ils ont dit, ‘Non.’ J’ai demandé aux montagnes et aux rochers à pic, ‘Y a-t-il en vous un esprit qui a fait ce monde ?’ Ils ont dit ‘Non.’ J’ai demandé à la mer et aux rivières, ‘Y a-t-il en vous quelque puissance qui a fait ce monde ?’ Ils ont dit ‘Non.’ Puis je leur ai demandé tous, ‘Si vous n’avez pas fait ce monde, s’il vous plaît, montrez-moi celui qui l’a fait.’ ‘Il y en a un de plus grand que nous,’ m’ont-ils dit. ‘Les yeux de l’homme ne peuvent pas le voir. C’est lui qui nous a faits.’ Je ne leur ai point demandé avec des paroles, et ce n’est point avec des paroles qu’ils m’ont répondu, mais la sagesse et la beauté dont ils étaient faits m’ont montré la réponse. »

Amsiggel demanda, « A quoi ressemble celui qui a fait tout ceci ? » « Eh bien, quand nous regardons la lune et les étoiles, » répondit le bûcheron, « elles nous montrent sa gloire. La chaleur écrasante du soleil, la foudre qui tombe par terre, les explosions violentes du tonnerre, le torrent déchaîné de la rivière en crue nous démontrent son pouvoir. Sa beauté se fait voir dans les fleurs et les feuilles des arbres. Sa sagesse est révélée dans les oiseaux et les abeilles, chacun faisant la tâche qu’il lui a donné. Quand nous observons les rochers escarpés et les hautes montagnes, nous comprenons qu’il est constant et invariable. Lorsque nous entendons les oiseaux chanter, nous sentons que sa parole est douce. Lorsque nous réfléchissons à ce que nous sommes, nous les êtres humains – que nous sommes capables de voir, d’entendre, de penser et de parler – nous nous rendons compte qu’il voit et entend et pense et parle mieux que nous, parce que celui qui crée sera toujours plus grand que ce qu’il a créé. Et chaque fois que nous nous trouvons parmi toutes ces choses, nous ressentons son amour et sa paix, et nos cœurs sont remplis de louange et de remerciments. »

La nuit tombait et le bûcheron vit qu’ils étaient fatigués. Il leur apporta du pain et de l’huile d’olive, puis il leur donna des couvertures et leur montra où ils pouvaient dormir. Amsiggel lui dit, « Je n’ai jamais entendu quoi que ce soit, monsieur, des idées comme celles que vous nous avez racontées aujourd’hui. » Et le bûcheron répondit, « Peut-être que tu n’as jamais demandé à quelqu’un qui vit parmi les créatures de la forêt. » Puis Amsiggel enchaîna, « Mais celui qui nous a créés, quelle relation y a-t-il entre lui et nous ? J’ai compris que ce monde est comme une montre, fabriquée avec un grand savoir-faire. Mais lorsque Dieu a créé le monde, est-ce qu’il l’a remonté, puis l’a laissé marcher jusqu’à ce qu’il s’arrête ? Ou est-ce qu’il le remonte continuellement ? » Le bûcheron le regarda et dit, « Parfois il me semble qu’il est loin – qu’il nous a tourné le dos comme quelqu’un qui écrase des fourmis. Mais quelquefois je pense qu’il s’intéresse à nous et qu’il fait de bonnes choses pour notre compte. De temps en temps j’ai l’impression qu’il aime nous aider avec les problèmes de la vie quotidienne. Mais à d’autres moments j’estime qu’il nous observe afin de nous punir pour les fautes qu’il nous voit commettre. Ces choses-là dépassent ma compréhension. Mais il se fait tard. Dormez à présent, jusqu’à demain matin. »

Le lendemain quand Amsiggel se leva, le bûcheron avait fait un feu et faisait chauffer de l’eau pour le thé à la menthe. « Nous voudrions vous récompenser de quelque façon pour votre gentilesse envers nous, » lui dit Amsiggel. « Je n’ai besoin de rien, » répondit le bûcheron, « mais prenez ces choses pour pourvoir à vos besoins pendant que vous êtes en route. » Et il lui donna une sacoche contenant des clous pour réparer des souliers, quelques petits morceaux de cuir et une aiguille avec plusieurs sortes de fil. Lorsqu’ils eurent bu leur thé, il leur donna ce qui restait du pain, puis leur montra le chemin et leur souhaita bonne route.

4. L’ermite

Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils arrivèrent devant une maison en ruines. Un homme en haillons était assis sur le seuil. Ils le saluèrent poliment mais il ne répondit pas – il restait là, la tête baissée. « S’il vous plaît, monsieur, » dit Amsiggel, « ce chemin, où mène-t-il ? » L’ermite les regarda fixément, plongé dans sa réflexion. Finalement il parla : « Il va et il vient, » dit-il, « il monte et il descend. » « Il me semble, monsieur, que vous habitez à côté de cette piste, » dit Amsiggel, « alors, ne savez-vous où elle mène ? » L’ermite ne dit rien pendant quelques minutes, puis il annonça, « Personne ne sait où elle mène ! » Amsiggel fut très surpris et demanda, « Est-ce qu’elle n’aboutit nulle part ? » L’ermite regarda le sol, absorbé par sa méditation. « Que veux-tu donc que je dise ? » dit-il à la fin. Personne n’est jamais venu jusqu’ici en partant du bout de la piste. Elle n’a probablement pas de bout. » « Eh bien, le ciel n’a pas de bout, » poursuivit Amsiggel, « mais les oiseaux volent ça et là, et arrivent là où ils ont envie d’aller. Si nous suivons cette piste, même si nous n’arrivons jamais au bout, nous allons sans doute arriver quelque part ! »

L’ermite se leva. Il saisit Amsiggel par la main en disant, « Tu as tout à fait raison ! Je vois que tu es une personne d’intelligence et de discernement. Ecoute, mon garçon, que je te dise quelquechose. Sur un abricotier, il faut cinq cents feuilles pour faire un abricot. Sur un grenadier, il faut mille feuilles pour faire une grenade. Si tu veux parler avec bon sens, tu dois réfléchir cent fois et observer cent fois avant d’ouvrir la bouche ! » En entendant ces paroles, Amsiggel fut plus étonné que jamais. L’ermite enchaîna, « Permets-moi maintenant de te poser une question : Pourquoi Dieu nous a-t-il faits avec deux yeux et seulement une bouche ? Pourquoi nous a-t-il donné deux oreilles et seulement une langue ? » « Peut-être, » suggéra Amsiggel, « parce qu’il veut qu’on regarde et qu’on écoute plus qu’on ne parle ? » L’ermite hocha la tête. « Et pourquoi a-t-il arrangé les choses pour qu’on puisse fermer la bouche mais pas les oreilles ? » « Je suppose que c’est pour qu’on se taise et qu’on fasse attention, » dit Amsiggel. « Mais pourquoi Dieu a-t-il fait un petit canal en haut de notre oreille ? » demanda l’ermite. « Ça, je ne saurais pas le dire, » admit Amsiggel. « Peut-être que vous monsieur, vous savez pourquoi ? » Et l’ermite dit, « Chaque fois que tu entends une chose qui ne te plaît pas, tu peux la faire passer par le canal pour que le vent l’emporte avant qu’elle ne rentre dans ta tête ! Pèse tout ce que tu entends, mon garçon, et décide si c’est vrai ou non, et si c’est du bon sens. Rappelle-toi, parmi les coquilles de noix, ce sont les vides qui parlent ! »

Sur ce, Amsiggel se tut, n’osant plus dire un mot. L’ermite, lui aussi, ne disait rien. Finalement Amsiggel prit la parole, « Monsieur, nous avons rencontré un bûcheron qui nous a montré combien le monde est beau et bon – les oiseaux, les fleurs et les insectes ont tous été créés avec une grande sagesse et connaissance scientifique. Il nous a dit qu’il y a quelqu’un qui a fait toutes ces choses. Quant à moi, j’estime que la beauté de ce monde réside en ses couleurs. S’il n’y avait que le noir et blanc, nous ne saurions jamais ce que c’est que la beauté véritable. Mais il y a une chose que je ne comprends pas : que sont ces couleurs et d’où proviennent-elles ? La neige est blanche à cause du froid, mais un œuf blanchit à cause de la chaleur. Comment le froid et la chaleur peuvent-ils se mettre d’accord pour faire la blancheur ? » L’ermite répliqua, « Le soleil rougit dans la fraîcheur du soir, mais le fer rougit dans la chaleur du feu. Comment la fraîcheur et la chaleur se mettent-ils d’accord pour faire la rougeur ? Je ne sais pas comment, mon garçon ! » admit-il. Amsiggel soupira. « Il y a énormément de choses dans ce monde que nous ne savons pas et que nous ne comprenons pas, » dit-il.

« La route monte et elle descend, » répondit l’ermite, « mais nous n’arriverons jamais au bout ! Nous voici assis au bord du chemin : nous observons et écoutons, mais à vrai dire nous ne le connaissons pas, ce chemin – ni comme il est, ni comme il sera. Le bûcheron t’a montré combien le monde est beau et bon, mais je te montrerai autrechose, parce qu’il s’est passé quelquechose qui a gâché sa beauté et sa bonté. A mon avis, le monde ressemble beaucoup à cette maison en ruines. »

« Dites-moi ce que vous voulez dire, monsieur, » dit Amsiggel. « Eh bien, si tu observes soigneusement, » poursuivit l’ermite, « tu verras que rien n’est laid ni mauvais par lui-même. Tout commence bien et se fait abîmer par autrechose. Tu entres dans un verger d’amandiers et tu t’émerveilles de la beauté des fleurs, mais ensuite tu aperçois la rouille sur le fruit croissant, ce qui gâche entièrement cette beauté. Tu bois de l’eau de la rivière qui est douce et fraîche, mais tu découvres qu’elle contient des petites bêtes qui rendront malades tous ceux qui la boivent. Tu entres dans une maison et tu trouves un petit garçon tout beau et robuste qui vient de naître, mais il grandit sourd et muet. Regarde comment un paysan sème l’orge et les pousses surgissent de terre, mais dès que les épis commencent à se gonfler, ils pourrissent. Et regarde comment un homme aime une femme et dépense tout ce qu’il possède pour se marier avec elle, mais survient un problème entre les deux, et il la renvoie. Une maison peut être construite sur de bonnes fondations, mais à la longue les murs et le toit s’écrouleront. Toute la création démontre comment Dieu a fait tout parfait et beau, mais un problème est survenu entre la création et sa beauté – quelquechose a abîmé tout ce qui existe. »

« Mais qu’est-ce qui est entré pour tout abîmer ? » insista Amsiggel. « Eh bien, le monde est plein de papillons et de chats ! » répondit l’ermite. « Des papillons et des chats ont-ils vraiment abîmé le monde ? » demanda Amsiggel. « Pas vraiment, » répliqua-t-il, « mais les gens ressemblent à des papillons et à des chats. Le papillon bat ses ailes et volète ça et là. Le vent l’emporte un peu partout, pendant qu’il cherche une fleur plus belle que toutes les autres. Les gens sont comme ça. Ils ne savent pas où trouver ce dont ils ont envie. Le chat aussi chasse sa queue sans cesse, en espérant l’attraper, mais il n’arrive jamais à la saisir. Les gens agissent de la même manière – ils ne font que chasser leur ombre. Ils courent ça et là jusqu’à l’épuisement mais ils n’ont toujours pas ce qu’ils désirent. Si le chat réussit à la longue à saisir sa queue, que fait-il alors ? Après l’avoir brièvement mâché, il la lâche, puis se lève et s’en va. Il ne prend plus aucun intérêt à sa queue. Les gens ne savent pas ce qu’ils veulent, et s’il se trouve qu’ils obtiennent ce qu’ils cherchent, ils décident alors que cela ne leur plaît pas. Leurs idées sont complètement embrouillées ! Ils ne savent ni trouver ce qu’ils veulent, ni comment profiter de ce qu’ils obtiennent ! Quelquechose est venue séparer l’homme de son propre bon sens, et cela l’a ruiné ! »

« Savez-vous, » demanda Amsiggel, « ce que c’est qui est venu séparer l’homme de son bon sens ? » L’ermite répondit, « Peut-être que la chose qui est arrivée au monde, est aussi arrivée à l’homme. Il n’est donc plus ce qu’il était lorsque Dieu l’a créé. Nous voyons que le monde est rempli de maladies, de désastres et de toute sorte de mal. On dirait qu’il est arrivé quelquechose au monde – comme si un fléau affreux s’en est emparé – parce que tout ce qui vit dans ce monde devient malade et meurt. Oh, si seulement nous pouvions trouver la santé et le repos ! Mais avec chaque année qui passe, la santé s’affaiblit et le repos s’envole ! Ça, c’est la vie – parce que l’homme est malade et il habite un monde malade. »

Amsiggel et Tazouite partirent encore une fois sur la piste. L’ermite leur souhaita bonne route. « Si vous trouvez quelqu’un, » dit-il, « qui sait ce qui est arrivé au monde, ce qui l’a gâché, et comment nous pourrions nous libérer du fléau affreux qui s’en est emparé, revenez me le dire ! »

5. La vieille femme

La piste serpentait entre les arbres. Amsiggel et Tazouite marchèrent jusqu’à midi ; ils étaient alors fatigués et avaient soif. Ils aperçurent une vieille femme qui ramassait des herbes. Tazouite la héla, « S’il vous plaît madame, avez-vous un peu d’eau à boire ? » « Venez ici, » répondit-elle, « que je vous emmène à la source. » Ils la suivirent, passant à côté d’une petite hutte faite de roseaux et de branches de laurier-rose, et montèrent par un chemin jusqu’à ce qu’ils arrivent à une source d’eau fraîche.

Lorsqu’ils eurent bu tout leur content, ils se couchèrent par terre pour se reposer. Sous peu, le sommeil s’empara d’eux. Après quelque temps Amsiggel se réveilla en entendant la vieille femme pleurer. Il réveilla sa sœur et ils lui demandèrent, « Qu’avez-vous, madame ? Pourquoi pleurez-vous ? » Tazouite la prit par la main en disant, « Qu’est-ce qui ne va pas, madame ? » « Oh, que le monde est dur ! » répliqua-t-elle. « Vous ne pouvez pas savoir combien il est dur avant de l’avoir vécu vous-mêmes ! » Ils étaient vraiment désolés pour elle. « Ne pleurez pas, madame ! » dirent-ils. « Racontez-nous donc ce qui s’est passé. » « Pauvre de moi ! » s’exclama la vieille femme. « Je n’ai pas un ami au monde ! Personne ne pense à moi maintenant que j’ai vieilli. Depuis mon plus jeune âge j’ai toujours raconté mes ennuis à Dieu, mais à présent que tout le monde m’a abandonnée, lui aussi m’a abandonnée – il ne m’entend ni m’aime plus. Il ne m’a laissé que des ennuis et la tristesse. » « Même si d’autres oublient, nous n’oublierons jamais votre gentilesse envers nous, » dit Tazouite. « Voyez-vous ce foyer ? » répliqua la vieille femme « et le feu ? Les étincelles s’envolent en haut et le bois carbonisé s’affaisse. Les bonnes œuvres qu’on fait s’envolent et ne vous laissent que la cendre. » « Mais les bonnes œuvres ne s’envolent-elles pas jusqu’à Dieu ? » demanda Tazouite. « Qui sait ? » dit la vieille femme. « Qui sait si elles arrivent jusqu’à Dieu ou non ? Nous nous trouvons parmi les cendres – voici tout dont je suis sûre. »

« Assez de larmes, madame ! » dit Tazouite. « Racontez-nous seulement vos ennuis pour que nous puissions peut-être trouver le moyen de vous aider. « Est-ce que vous voulez vraiment savoir ? » s’étonna la vieille femme. Puis elle les fixa tous deux du regard en disant, « Que Dieu vous protège d’ennemis comme ceux qui sont venus me séparer de mon mari ! Ils m’ont accusée de ce que je n’ai jamais fait. Il m’a renvoyée de la maison, donc je suis rentrée chez mes parents. Mais quand j’y suis arrivée, j’ai découvert qu’ils étaient tous morts. Notre maison était habitée par des inconnus, qui l’avaient prise par la force. Je suis tombée évanouie. Lorsque je suis revenue à moi, je me suis rendue compte qu’on m’avait volé mes deux derniers sous. Je me suis effondrée encore une fois par terre, ne sachant que faire ni où aller. On avait pris tout ce que j’avais : mon mari, mes enfants, ma demeure, même mon argent. Regardez comme Dieu m’a affligée ! Me voici donc dans la forêt parmi les bêtes sauvages, entourée de démons. Chaque jour je ramasse des herbes, des feuilles et des fruits de la forêt. J’en mange plusieurs et avec d’autres je fabrique des remèdes pour guérir les malades. Mais, quant à vous, où allez-vous ? Vous êtes sûrement bien loin de votre famille ? »

« Nous recherchons un lieu de paix et de sécurité, madame, » dit Tazouite. « Eh bien, c’est certainement le Paradis que vous cherchez, » répliqua la vieille femme. « Vous ne trouverez ni paix ni sécurité ici-bas. Regardez, tout ce qui vit étend les bras vers le ciel, désirant ardemment atteindre au Paradis. L’herbe surgit de terre ; les roseaux poussent du sol ; les arbres se dressent bien haut ; les enfants grandissent ; les chamois grimpent parmi les pics, et les oiseaux planent au-dessus de tous. Chacun tâche de s’approcher du Seigneur Dieu – mais lequel d’entre eux peut atteindre sa demeure, le Paradis ? Regardez ce qui arrive à eux tous. Tout ce qui a envie de monter se fait repousser en bas de vive force. L’herbe flétrit ; les roseaux fléchissent ; les arbres tombent ; les chamois descendent dans les vallées ; les oiseaux reviennent se percher ; et les enfants meurent. Ils retournent tous à la terre dont ils sont faits. Personne n’atteint les hauteurs ni obtient la sécurité qu’il désire si ardemment. »

« J’ai entendu dire, » dit Amsiggel, « que tous les hommes au Paradis seront comme de grands rois. » En entendant ceci, Tazouite le fixa d’un regard interrogateur. « Alors, qu’y a-t-il de nous, les femmes ? » rétorqua-t-elle. « Est-ce que nous ne serons pas en Paradis, nous aussi ? » La vieille femme prit la parole encore une fois : « Nous n’entrons même pas dans la mosquée, » dit-elle. « Comment donc pourrions-nous entrer au Paradis ? Nous les femmes ne savons même pas faire nos prières, et nous ne comprenons pas les paroles qu’on récite. Nous n’avons rien à voir avec ces affaires-là. » « Ne pleurez pas, madame ! » supplia Tazouite. « Dieu nous sera miséricordieux, si c’est sa volonté. » « Mais comment pouvons-nous savoir, » sanglota la vieille femme, « si c’est sa volonté ou non ? » « On dit que Dieu est miséricordieux, » dit Tazouite. « Mais qui sait ? » insista la vieille femme. « Qui sait s’il sera miséricordieux, à moi, ou à toi, ou à ton frère ? Si seulement quelqu’un pourrait soulager nos cœurs de tout ce que nous craignons, dans ce monde et dans l’au-delà ! »

« Croyez seulement en Dieu, madame, et supportez tout patiemment, » dit Amsiggel. « Combien de fois ai-je entendu ces paroles, » s’exclama la vieille femme, « mais elles ressembent à la lune pour quelqu’un qui marche dans les ténèbres : croissant et décroissant, grandissant et diminuant, allant et venant, et personne ne sait si elle éclairera son chemin jusqu’à la maison. Nous languissons d’entendre quelquechose de fiable, quelquechose qui ressemble au soleil, qui brille toute la journée et ne manque pas d’éclairer le chemin qui nous amène à notre destination voulue. Oh, que nous sommes misérables ! Qui peut nous soulager de cette crainte et ce doute ? Qui peut nous sauver de la souffrance et de l’angoisse ? Qui peut nous emmener à un abri sûr dans ce monde et celui qui est à venir ? » « Nous sommes en train de chercher, mon frère et moi, » dit Tazouite, « si nous pourrons trouver quelqu’un qui sait tout ceci. Si nous réussissons, nous reviendrons vous le dire ! » « Allez donc, » dit la vieille femme, « chercher quelqu’un qui peut nous emmener à un abri sûr ! »

« C’est convenu, madame, » approuva Amsiggel, « mais avant de partir, nous pouvons sûrement vous aider de quelque manière. » Ils se mirent donc au travail : ils rangèrent la hutte et déblayèrent le chemin qui menait à la source. Ils apportèrent quelques grosses pierres et construisirent un bon foyer pour elle. Puis ils la donnèrent un baiser sur le front et partirent encore une fois sur la piste.

Ils continuèrent à marcher jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un torrent. Plusieurs personnes se tenaient sur la rive, ne pouvant pas traverser parce qu’il coulait avec violence et avait emporté le pont. Quelques hommes apportèrent des troncs d’arbre et des cordes. Ils les lièrent ensemble, puis les traînèrent de façon à ce qu’ils puissent enjamber le fleuve d’une rive à l’autre. Ensuite, lorsqu’ils eurent maintenu les deux bouts avec de lourdes roches pour que le pont soit solide, les gens traversèrent. Amsiggel et Tazouite étaient en train de traverser quand ils entendirent un cri aigu derrière eux. Ils se retournèrent pour regarder. Une femme avait glissé du pont. Elle fut entraînée dans le torrent. Tous les gens hurlèrent et à se précipitèrent vers elle, mais le courant était trop fort et il l’emporta avant qu’on ne puisse l’atteindre. Amsiggel et Tazouite furent extrêmement peinés. « Qui sait quand Dieu peut appeler n’importe qui d’entre nous ? » dit Tazouite. « Et qui sait où nous en serons avec Dieu s’il le fait ? » répondit Amsiggel. Au crépuscule ils se trouvèrent encore dans la forêt ; ils y dormirent donc jusqu’au matin.

6. Le nomade

A l’aube ils se mirent encore une fois en marche. La piste les mena à la fin hors de la forêt et les fit monter parmi des rochers gigantesques. Ils poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils recontrent un troupeau de moutons et de chèvres qui broutaient dans un lieu herbeux. Il s’y trouvait une tente en poil de chèvre noir, un âne se tenant tout près. Une famille de nomades était rassemblée dans la tente, en train de prendre un repas. Lorsque la femme les aperçut, elle se leva pour les inviter à partager ce qu’ils mangeaient dans l’assiette. La famille leur demanda d’où ils étaient venus et où ils allaient ; alors Amsiggel leur raconta le voyage qu’ils avaient fait, lui et Tazouite, et les gens qu’ils avaient rencontrés. « Mais il y a trois énigmes qu’on n’a pas pu résoudre, » ajouta-t-il. « Le bûcheron dit que quelqu’un a créé ce monde beau et bon. L’ermite dit qu’il est arrivé quelquechose au monde qui a abîmé sa beauté et sa bonté. Et la vieille femme dit qu’il ne reste aucune sécurité dans le monde – et même dans l’au-delà, elle ne peut pas non plus s’assurer d’y trouver un abri. »

« Nous languissons tous pour la sécurité, » dit le nomade, « mais nous ne le trouverons nulle part dans ce monde, ni dans l’au-delà – pour la simple raison que nous ne savons vraiment pas satisfaire Dieu. » En entendant ceci, Amsiggel enchaîna, « La vieille femme, la pauvre, craint que Dieu ne l’acceptera jamais, parce qu’elle ne peut pas satisfaire aux exigences de la religion. » « Nous ne satisfaisons pas à ces exigences, nous non plus, » avoua la femme du nomade. « Nous habitons des régions sauvages, » ajouta son mari, « donc nous n’entendons pas l’appel à la prière, ni à midi, ni le soir. Nous ignorons les mois et les jours de jeûne. Il n’y a pas de mendiants auxquels on pourrait faire l’aumône. Nous ne savons pas comment faire les ablutions rituelles. Le pèlerinage et l’enseignant de la mosquée sont tous les deux loin de chez nous. Nous ignorons les paroles qui sont récitées dans la mosquée et, de toute façon, nous ne comprenons pas leur sens. Que deviendrons-nous alors ? Comment pourrions-nous plaire à Dieu ? Et comment arriver à être en sécurité chez lui ? »

« N’existe-t-il un autre moyen de plaire à Dieu et trouver la sécurité chez lui ? » demanda Amsiggel. « Seulement ceux qui assistent à la mosquée sont acceptés par Dieu et vivent en sécurité, » répliqua la nomade. Son mari se tourna vers eux en disant, « Voici un conte que racontaient les anciens : Il était une fois un roi qui a invité quelques hommes à souper avec lui au palais. Ils sont entrés dans la présence du roi et se sont inclinés devant lui avec le plus grand respect. Ils n’ont ni fumé ni craché ; ils n’ont pas osé jeter un regard sur les servantes du palais, ni se permettre qu’un mot grossier n’échappe de leurs lèvres. Il s’agissait clairement d’hommes de bon comportement, et le roi en était enchanté. Cependant, c’était un homme intelligent qui savait comment sont les gens. Donc, quand ses invités furent partis, il envoya ses serviteurs demander à leurs voisins comment ils se comportaient dans le souk et à se renseigner chez leurs femmes sur la façon dont ils se conduisaient à la maison. Quand les serviteurs furent rentrés au palais, ils firent leur rapport au roi, ‘Ces hommes battent leurs femmes ; ils pratiquent l’escroquerie dans le souk ; ils se disputent avec leurs voisins. Chacun lutte pour son propre avantage – ils ne sont point dignes d’être vos amis.’ Le roi a répondu, ‘Qu’on ne les voit plus jamais dans mon palais !’ »

Le nomade poursuivit, « Dans la mosquée, les gens s’inclinent devant le Grand Roi, et font tout leur possible pour démontrer combien ils sont bons. Mais quand ils sortent de la mosquée, c’est alors que le Roi les met à l’épreuve pour voir de quoi ils sont faits. Qu’en penses-tu ? Si la prière et le jeûne n’assurent pas le bon comportement d’un homme envers sa famille, quelle valeur ont-ils ? Et quelqu’un dont les démarches ne sont pas honnêtes dans le souk, comment peut-il satisfaire Dieu dans la mosquée ? C’est pour cela qu’il n’y a plus de sécurité dans le monde – parce qu’on ne sait plus plaire à Dieu par sa conduite bienséante et honnête. Au lieu de ça, ils essaient de lui plaire en récitant des paroles et manquant des repas ! Ils sont habitués aux choses comme elles sont – ils ne cherchent rien de neuf ! »

Amsiggel les regarda, puis il dit, « Tout cela ne rime à rien. Prenez la bijouterie en argent, par exemple. Tout le monde dit que l’argent est d’une grande valeur et il se vend très cher. Mais à quoi sert-t-il ? Est-ce qu’un couteau en inox n’est pas plus utile ? On pourrait s’en servir pour couper des navets. Ou une clé en fer – on pourrait s’en servir pour ouvrir une porte. Avec une cuillère en bois on pourrait remplir les bols de bouillie. Toutes ces choses nous sont utiles. Mais une bague en argent, à quoi sert-elle ? Ou une broche en argent, en quoi est-elle utile ? Il me semble que les gens ne savent plus distinguer ce qui est utile de ce qui est complètement inutile ! » Le nomade fut d’accord : « Ils sont tous habitués à faire ce que fait tout le monde, » dit il. « Ils font tout simplement ce qu’ont fait leurs ancêtres ; ils suivent les coutumes transmises de père en fils sans se demander si elles sont utiles ou non. »

La femme poussa un grand soupir. « Tout ceci est déconcertant, » dit-elle. « A ton avis, n’existe-t-il pas un autre moyen de plaire à Dieu ? » Son mari répondit, « Une vache attachée par une corde dans un pré tourne en rond en piétinant la terre jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à manger. Elle tire sans cesse et fait tout son possible pour rompre sa corde ou arracher le piquet auquel elle est attachée, essayant d’atteindre l’herbe fraîche. Voici à quoi nous ressemblons. Nous languissons de partir à la découverte du grand royaume de Dieu, mais nous sommes attachés à nos coutumes, craignant ce que diront les gens ! »

« Vous nous avez dit que l’important, monsieur, c’est de faire du bien aux autres, » dit Amsiggel, « mais comment savoir ce qui est bon ? Il y a sûrement des choses qui sont bonnes pour l’un, et mauvaises pour l’autre, et des choses qui sont mauvaises pour l’un et bonnes pour l’autre. » La femme du nomade lui coupa la parole : « Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Amsiggel ! » « Eh bien, si ma sœur et moi avons une pomme et je la prends pour moi tout entière, voilà qui est bon pour moi, mais pas pour elle. Si je la coupe et lui en donne la moitié, j’ai réduit ce que je possède de bon, et augmenté ce qu’elle a, elle. Peut-on alors couper la bonté en deux et la partager entre nous ? Si quelqu’un va au souk et achète quelquechose pour plus qu’elle ne vaut en réalité, pour lui c’est un marché de dupes, mais pour l’homme qui la lui a vendu, c’est un marché avantageux. Ou si le garçon qui garde les moutons entend l’appel à la prière et laisse le troupeau broutant sur la colline pour aller à la mosquée, on dirait que c’est une bonne chose, mais pour le propriétaire des moutons, c’est une mauvaise chose. Je n’arrive pas à résoudre ce problème. Comment pouvons-nous distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais ? »

« J’ai aussi une autre question, » poursuivit Amsiggel. « Si je fais une chose avec la meilleure des intentions, mais ensuite je trouve que cela fait du mal à quelqu’un, comment puis-je réparer le mal que j’ai fait ? Comment puis-je mettre cela en ordre avec les gens concernés et avec Dieu ? Par exemple : je lance une pierre pour empêcher aux brebis de s’éloigner, mais si elle frappe un enfant et il meurt, que puis-je faire pour que sa famille me pardonne ? Et que faire pour que Dieu me pardonne ? Ou si je me dispute avec quelqu’un et lui donne un coup de poing, puis je me rends compte qu’il avait raison après tout, que puis-je faire pour qu’il me pardonne ? Que faire pour que Dieu me pardonne ? »

Ils restèrent là avec les nomades pendant une semaine. Amsiggel tressa de la ficelle à partir de feuilles de palmier et répara toutes les sandales des enfants. Tazouite raccommoda leurs vêtements en loques avec l’aiguille et le fil que lui avait donnés le bûcheron. Puis Amsiggel et Tazouite les quittèrent et poursuivirent leur chemin, tout en se souvenant des questions qu’avaient posées le nomade et sa femme.

7. Le voleur

Ils suivirent la route jusqu’à midi, quand ils croisèrent par hazard deux jeunes hommes qui venaient des champs, la pelle à l’épaule. Ils se saluèrent mutuellement et continuèrent ensemble sur la piste.

Ils causèrent pendant quelque temps au sujet du labourage et de la récolte, puis Amsiggel demanda, « Comment vous appelez-vous ? » L’un répliqua, « Je suis Hamou-le-Barbu, et nous appelons ce type-ci Hamou-le-Voleur. » Amsiggel s’étonna. « Je vois pourquoi on t’appelle ‘le Barbu’, » dit-il, « parce que tu as la barbe – mais ‘le Voleur’ : pourquoi ce nom-là ? » « Eh bien, » répondit l’autre tristement, « j’ai volé une fois un poulet au caïd du village et on l’a trouvé chez moi. » Amsiggel, surpris, lui demanda, « Il y a combien de temps de cela ? » « Deux ans, » répliqua-t-il, « et depuis ce temps-là, je n’ai plus rien volé. » « Bon, » dit Amsiggel, « il est donc évident que tu n’es plus un voleur ! » Mais Hamou-le-Barbu s’interposa, « Un type louche, » dit-il, « se fait toujours soupçonner ! »

Amsiggel réfléchit à ceci avant de dire, « Tu as une barbe – à n’importe quel moment tu peux la raser et changer ton aspect. Alors, ton ami, est-ce qu’il ne peut pas changer, lui aussi ? » « Ah ! » répondit Hamou-le-Barbu, « les poils poussent à l’extérieur d’un homme, mais une nature de voleur se trouve bien au dedans de lui. » « Mais est-ce qu’on ne peut pas changer ce qui est au dedans de soi ? » demanda Amsiggel. « Ce type-là, » enchaîna Hamou-le-Barbu, « a une nature de voleur depuis sa plus jeune enfance – il l’a absorbé avec le lait de sa mère et avec le fruit du travail de son père. Un petit garçon est comme du bois de laurier-rose – pendant qu’il est encore vert, on peut en faire ce que l’on désire, mais du moment qu’il se dessèche, il n’est bon que pour le feu ! »

Se tournant vers le voleur, Amsiggel demanda, « Le caïd t’a-t-il pardonné ? » « Il m’a pardonné, » répondit-il, « quand je lui ai rendu le poulet, mais il n’a jamais oublié ce que j’ai fait. Chaque fois que je le rencontre il se moque de moi et m’insulte, lui et sa famille et tous ses parents. » « Mais si tu faisais la promesse de ne jamais plus commettre le vol, » suggéra Amsiggel, « est-ce qu’ils ne te permettraient pas de recommencer à zéro ? Ne peux-tu pas trouver le moyen de te réconcilier avec eux ? » « Mais non ! » dit-il, « parce qu’ils me soupçonnent toujours. Chaque fois qu’il y a quelquechose de volée dans le village, on croit que c’est moi qui l’ai prise ! » Amsiggel fut très étonné par ce comportement.

« Ces gens-là, » poursuivit le voleur tristement, « sont comme une pomme qui paraît bonne à l’extérieur mais qui est pourrie à l’intérieur. Le mal que j’ai fait a été remarqué tout de suite, mais le mal qu’ils font, eux – ils savent tout simplement comment le cacher. Ils te racontent combien ils sont bons, mais je sais qu’en vérité ils sont pires que moi. Seulement, ils agissent en secret pour que personne ne les aperçoive. » « Tu as tout à fait raison, » approuva Amsiggel. « Les gens n’ont pas honte de ce qu’ils font s’il n’y a personne pour le voir. »

« En temps d’hiver, » dit le voleur, « la neige tombe et couvre toutes les ordures qui sont éparpillées par terre. Mais lorsque le soleil apparaît, il fond la neige et révèle que les ordures sont toujours là. La neige est comme quelqu’un qui dit, ‘Je suis un brave type – je n’ai rien fait de mal !’ Cette personne-là ment, parce qu’elle dissimule les saletés dans son cœur et dans son esprit. Dieu les révélera tous le jour du Jugement, tout comme le soleil révèle les mauvaises choses que la neige cache à notre vue. » « Beaucoup de gens disent qu’ils sont bons, » ajouta Hamou-le-Barbu, « mais ils ont une nature menteuse, abusant de la confiance d’autrui et les trompant. Ils ont une nature jalouse, convoitant ce qui appartient aux autres. Ils ont une nature aggressive, se disputant avec quiconque s’oppose à eux. Ils ont une nature lascive, convoitant d’autres femmes. Ils ont une nature vaniteuse, abusant de leurs frères et de leurs camarades de travail. Ils ont une nature paresseuse, ne tenant pas leurs promesses. Bref, nous savons tous comment nous sommes ! » « Tu as raison, » reconnut Amsiggel. « Nous savons ce qui est caché dans le cœur de l’homme. Mais nous ne voulons jamais excuser les fautes d’autrui, car nous désirons tous donner l’impression que nous sommes meilleurs qu’eux. Nous pouvons bien cacher nos fautes, mais comment arriver à nous purifier de ce mal caché au fond de nous ? »

« Ce n’est pas du tout facile, en effet ! » dit Hamou-le-Barbu. « Prenons la vache, par exemple, sans cesse agacée par des mouches. Elle agite sa queue, tape des pieds, ferme les yeux, secoue la tête, mais elle ne réussit pas à se débarrasser des mouches. Elles ne veulent pas la laisser tranquille. Tous les jours elles continuent à la démanger et à l’agacer. C’est comme ça que la vache passe ses jours, jusqu’à sa mort. Pour nous aussi c’est pareil. Des paroles méchantes et des pensées mauvaises nous assaillissent de partout. Elles nous ennuient et nous vexent et nous séduisent et nous préoccupent. Cela ne nous plaît pas du tout et nous nous sentons mal à l’aise. Nous tentons inefficacement de les chasser de tous côtés, de la même manière que la vache agite sa queue ; nous faisons de notre mieux pour renvoyer ces méchantes choses – nous prions, nous jeûnons, nous lisons et récitons, nous faisons l’aumône, mais nous ne pouvons pas échapper au mal de ce monde, qui vient se poser sans cesse sur notre corps. C’est comme ça que nous passons nos jours, jusqu’à la mort. A vrai dire, les mouches ne pénètrent pas à l’intérieur de la vache qu’après sa mort, mais, quant à nous, ces méchantes choses pénètrent au dedans de nous pendant que nous sommes encore vivants. »

« Que Dieu nous protège ! » s’exclama le voleur. « Car nous ne pouvons pas éviter les choses polluantes de ce monde, ni savoir aucun moyen d’enlever la pollution du dedans de nous-mêmes. » « Tu raison, » dit Hamou-le-Barbu, en le regardant attentivement, « parce que, comme nous l’avons dit, une mauvaise personne ne peut devenir bonne, ni aux yeux de Dieu, ni aux yeux d’autrui. » Amsiggel prit la parole : « En effet, nous finissons par nous éloigner complètement de nos voisins, de nous-mêmes, et de Dieu. Si seulement la paix et la réconciliation pouvaient exister entre nous ! Si seulement il pouvait y avoir de la compassion pour rapprocher ceux qui se sont brouillés ! » Tous se turent, absorbés par leurs propres pensées. Puis Hamou-le-Barbu dit, « J’ai entendu dire qu’il y a un endroit de l’autre côté des montagnes qui s’appelle Paix. Peut-être que les gens de là-bas sauront le moyen de vivre en paix l’un avec l’autre. »

8. Le forgeron

Amsiggel et Tazouite passèrent la nuit chez les deux Hamous et tôt le lendemain matin ils se mirent encore une fois en route. Il faisait très chaud et il n’y avait aucune ombre ; bientôt ils eurent très soif. Mais ils poursuivirent toujours leur chemin, jusqu’à ce qu’ils aperçurent au loin une petite maison. Cela leur remonta beaucoup le moral – ils espéraient s’y rafraîchir.

A mesure qu’ils s’approchaient, il se fit entendre de l’intérieur de la maison un bruit de grands coups de marteau. Amsiggel appela à haute voix, mais personne ne l’entendit. Tazouite frappa à la porte, mais il ne survint personne. La poussant légèrement, ils regardaient l’intérieur. Ils y aperçurent deux hommes qui tapaient le fer avec un lourd marteau. C’était une forge, noire et sombre, avec un fourneau rougoyant d’où jaillissaient des étincelles de partout. Ils y entrèrent et restèrent là à regarder les forgerons. Tazouite avait tellement soif qu’elle s’évanouit sur place. « C’est comme la Demeure des Morts ici, » se dit son frère. « Nous avons appelé à la porte, mais personne ne nous a entendus. Nous avons frappé, mais personne nous a fait entrer. Et, une fois à l’intérieur, voici que nous sommes condamnés à l’obscurité et au feu torride avec des coups bruyants et du pilonnage, comme si nous vivions les Tourments du Tombeau. »

Finalement les forgerons posèrent leurs outils et montrèrent du doigt un tabouret fait d’un tronc de palmier où il put faire asseoir Tazouite ; puis ils apportèrent à boire. Lorsqu’ils furent quelque peu remis, Amsiggel raconta leur voyage et les épreuves qu’ils avaient affrontés en route. Le forgeron répliqua, « L’homme est comme une pièce de monnaie qui roule ça et là, sans cesse passant d’une bourse à l’autre. Toute notre vie nous nous déplaçons continuellement, et nous ne trouvons aucun repos dans ce monde ! » Son frère prit la parole : « Mais les anciens disent, ‘On ne roule pas plus loin que le pied de la colline !’ Et chaque pièce a ses deux côtés : elle tombe sur l’un des deux, et reste tel quel. L’homme est pareil ; lui aussi a ses deux faces : il tombe sur l’une des deux et reste tel quel. Quand il cessera de rouler, le jour du Jugement, il se trouvera ou au Paradis, ou en Enfer, et c’est là où il restera ! »

« Savez-vous ce qui se passera le jour du Jugement ? » demanda Amsiggel. « Eh bien, on dit que chacun de nous se tiendra devant Dieu, » répondit le forgeron, « et chacun récitera un bilan entier de ce qu’il a fait. Ceux qui ont fait des choses admirables les raconteront. Ceux qui ont fait des choses honteuses les raconteront. Puis tous les gens envers lesquels vous avez agi honteusement se lèveront et vous demanderont des comptes pour la manière dont vous les avez traités. Ils vous feront peser dans la balance parfaite qui ne ment jamais. Puis les coupables iront en enfer et ceux qui ont fait tout ce que Dieu désire(rãa) iront au Paradis. Amsiggel retourna tout ceci dans sa tête. « Mais lequel d’entre nous, » dit-il à la fin, « a fait tout ce que Dieu désire ? » Le forgeron le regarda fixément. « Voilà ce qu’on dit, » répliqua-t-il, « mais il n’y a certainement personne d’entre nous qui a fait tout ce que Dieu désire. » « Si tel est donc le cas, » demanda Amsiggel, « que deviendrons-nous qui échouons aux examens de Dieu ? » « Eh bien, nous demanderons alors à Dieu d’être miséricordieux, » répondit le forgeron, d’un air gêné. « Savez-vous si Dieu sera miséricordieux envers nous tous, ou seulement quelques-uns d’entre nous ? » insista Amsiggel. « Que sais-je, moi ? » répliqua le forgeron. « Lui seul le sait ! » « Cela ne me rassure pas du tout ! » dit Amsiggel. « Est-ce qu’on ne peut pas savoir définitivement si on ira au Paradis ou à l’autre endroit ? » « Eh bien, quiconque craint la damnation doit espérer recevoir la miséricorde, » répondit le forgeron.

En entendant ceci, son frère reprit la parole : « On dit qu’une seule bonne œuvre pesera plus lourde que cent mauvaises œuvres. Il faut donc faire beaucoup de bonnes œuvres pour que la balance soit en équilibre. » Son frère l’observa attentivement avant de dire, « Est-ce que tu crois que tu seras capable de te tenir devant Dieu pour faire peser tout le mal que tu as fait avec le bien ? N’auras-tu pas honte de tes péchés et des mauvaises choses que tu as faites ? »

« Je vais vous raconter une histoire, » enchaîna-t-il, « que j’ai entendue chez les anciens : Il était une fois un roi qui était un homme très pieux et ne mangeait jamais du porc. Il avait dans son palais un cuisinier qui préparait ses repas tous les jours. Un beau jour ce cuisinier a fait un tajine pour le roi. Il y a mis du bœuf, de l’agneau et du porc… puis il a rajouté tous les autres ingrédients comme le sel et les légumes ; il a remué le tout et a attendu qu’il soit bien cuit. Ceci dégageait un arôme magnifique et le roi était prêt à diner de bon appétit. Quand le cuisinier l’eut servi, le roi a dit, ‘Quel excellent tajine ! Qu’est-ce que tu as mis là-dedans ?’ ‘Un peu de bœuf,’ a-t-il répondu, ‘un peu d’agneau et un peu de porc.’ Le roi s’est levé, tout en colère. ‘Malheureux !’ s’est-il écrié. ‘Croyais-tu que le bœuf et l’agneau rendraient pur le porc ? Au contraire, c’est le porc qui a corrompu le tajine tout entier !’ Se tournant vers ses serviteurs il ordonna, ‘Liez ce païen. Coupez-lui la tête et jetez-le dans la fosse noire, lui et son tajine ! Il a fait entrer la corruption dans ma présence. Il ne mérite que la mort !’ » Le forgeron poursuivit, « Voilà ce qui arrivera à chacun qui se tiendra devant Dieu, en faisant entrer dans sa présence le mal mélangé au bien. Et que lui dira Dieu à ce moment-là ? Il dira, ‘Jetez ce malheureux dans l’enfer ! Il a fait entrer la corruption dans ma présence ! Il ne mérite que le feu de l’enfer !’ Et laissez-moi vous dire que les bonnes œuvres n’enlèveront jamais les mauvaises œuvres, parce que les mauvaises œuvres ont corrompu la personne toute entière. On retire du four exactement ce qu’on y a mis ! »

« Monsieur, tout ceci me fait dresser les cheveux sur la tête ! » s’exclama Amsiggel, d’une voix éteinte. « Est-ce que nous ne pouvons trouver aucun moyen d’effacer ce qui nous a rendu inacceptables devant Dieu et honteux à nos propres yeux, avant d’arriver en présence de Dieu lui-même ? N’est-il pas possible de nous purifier de nos péchés avant qu’ils ne soient mis sur la balance ? » « Si seulement un homme pouvait savoir sans aucun doute si Dieu lui sera miséricordieux ! » répliqua le forgeron. « Si seulement nous pouvions nous réconcilier avec lui avant l’Heure du Châtiment ! » En entendant ceci, Amsiggel poussa un grand soupir. « Celle-ci est la plus difficile de toutes les questions qu’on a entendues pendant ces jours passés, » dit-il. « Continuez à monter en suivant cette piste, » répondit le forgeron, « et vous arriverez à la longue au village appelé Paix. S’ils ne savent pas la réponse, eux – personne ne la saura ! »

9. Le village appelé Paix

Après deux jours sur le chemin, ils arrivèrent au village de Paix le soir tombant. Il s’y trouvait quelques hommes en train de causer, assis à l’ombre sur le seuil d’un atelier – chacun tenait quelquechose de cassé ou d’endommagé. L’un avait une charrue cassée, un autre avait une table dont le pied s’était détaché, un autre avait une pelle sans manche, un autre avait une charrette en bois à la roue tordue. Amsiggel échangea des salutations avec eux, puis regarda à l’intérieur de l’atelier. Il y vit un homme qui rabotait du bois.

« Est-ce que tu veux voir le menuisier ? » demandèrent les hommes. « As-tu quelque chose de cassée ou d’endommagée ? » « Partout où nous sommes passés ces jours-ci, » répliqua Amsiggel, « nous avons entendu parler de ce qui est cassé ou endommagé. Votre menuisier sait-il redresser une vie tordue ? Sait-il réparer un cœur brisé ? Sait-il restaurer un monde ruiné ? » « Peut-être que oui ! » répondirent-ils.

La conversation continuait quand survint une jeune fille. C’était à toute évidence la fille du menuisier, qui apportait du thé à la menthe pour son père. Quand celui-ci sortit, il posa un regard bienveillant sur Amsiggel et sa sœur, en disant, « Dieu protège le chemin de ceux qui lui plaisent ! Vous avez fait une longue route et vous êtes assurément les bienvenus ! » Puis il ajouta gentiment, « Vous trouverez ici parmi nous le repos et la paix. » Il chargea sa fille de les emmener à la maison. En traversant le village ils aperçurent des femmes qui puisaient de l’eau et des hommes qui labouraient les champs. Il semblait que partout ils entendaient chanter, comme le chant des anges. Jamais de leur vie ils n’avaient entendu de chant pareil.

La jeune fille les fit entrer dans sa maison. Ils s’assirent dans une pièce longue où elle apporta de quoi préparer du thé à la menthe, et du pain tout chaud. Elle dit, « Moi, je m’appelle Miel, et le nom de mon père est Fidèle – à vrai dire, son nom signifie ‘Celui qui désire le mieux pour tous’. Sur le mur se trouvait l’image d’un berger. Il portait un agneau dans les bras, et d’autres agneaux l’entouraient. « Qui est ce berger ? » demanda Tazouite. Miel fixa son regard sur elle avant de dire, « Celui-là, c’est le Bon Berger. Il prend soin de ses agneaux…tout comme notre Sauveur prend soin de nous. » « Que veux-tu dire par ton ‘Sauveur’ ? » demanda Tazouite, perplexe. La fille sourit et dit, « Un sauveur, c’est quelqu’un qui vient en aide si l’on est en danger. Si quelqu’un est tombé dans une fosse profonde, il l’en tirera avant qu’il ne meure de faim. S’il est tombé dans la rivière, il l’en fera sortir avant qu’il ne soit emporté. »

« Parlez-nous de ce berger, votre Sauveur, » dit Tazouite. « Eh bien, le berger, c’est celui qui entre par la porte dans l’enclos des brebis, » répliqua Miel. « Les brebis obéissent à sa voix et il appelle celles qui lui appartiennent, chacune par son nom. Il les mène dehors, et ses brebis le suivent parce qu’elles reconnaissent sa voix. Il a dit lui-même, ‘Je suis le Bon Berger. Le Bon Berger donne sa vie pour les brebis. Je ne suis pas comme celui qui ne travaille que pour l’argent, et qui s’enfuit lorsque survient le loup, parce que les brebis ne lui appartiennent pas. Je suis le Bon Berger et je suis prêt à mourir pour elles. Je possède d’autres brebis qui ne viennent pas à cet enclos et je dois les rassembler, elles aussi. Elles obéiront à ma voix, et il y aura un seul berger et un seul troupeau.’ » Miel leva la tête pour regarder l’image. « Un jour, » enchaîna-t-elle, il a demandé aux gens, ‘Que ferait n’importe qui d’entre vous s’il possédait cent brebis et que l’une d’elles se soit égarée ? Est-ce qu’il ne laisserait pas les autres pour aller chercher celle qui s’était égarée ? Et lorsqu’il l’aurait trouvée, il la prendrait dans ses bras et la porterait sur ses épaules jusqu’à ce qu’il l’ait ramenée saine et sauve chez lui. Ensuite il convoquerait ses voisins, en disant : ‘Venez, célébrez avec moi ; j’ai retrouvé ma brebis perdue !’ »

Tazouite était plongée dans la réflexion. « Ça, c’est vraiment un bon berger, » lança-t-elle. « Il se soucie réellement de ses brebis ! Il est même parti à la recherche de l’agneau qui s’est égaré. » « Il veille sur eux nuit et jour, » ajouta Amsiggel, « et il est prêt à se sacrifier, jusqu’à la mort, pour qu’il ne leur survienne aucun mal. » « Voilà exactement ce que fait notre Sauveur, » poursuivit Miel. « Il appelle chacun de nous par notre nom et part à la recherche de celui qui est perdu. Il a sacrifié tout ce qu’il possédait pour notre compte, afin de nous ramener sains et saufs à l’enclos. C’est pour cela que nous l’appelons notre Sauveur. » Ils se turent, tout en réfléchissant à ce que Miel leur avait raconté. Puis elle dit, « Venez, que je vous montre où vous allez coucher. Nous pouvons continuer à parler demain matin. »

Lorsqu’ils se réveillèrent le lendemain matin, il y avait de nombreux enfants qui jouaient et riaient ensemble dans la cour au milieu de la maison. Le menuisier rentra avec du thé à la menthe et un bol de bouillie pour chacun d’eux. Amsiggel lui dit, « Monsieur Fidèle, c’est merveilleux ! Je n’ai jamais vu d’enfants pareils. Ils ne se battent, ni se disputent, ni ne s’insultent les uns les autres, et je ne les ai pas entendus prononcer la moindre parole grossière ! » Le menuisier sourit et dit, « O Seigneur Dieu, ta louange remplit les cieux, de la langue d’enfants et de nourrissons. Tu es en haut, au dessus de tous ceux qui se disputent etqui se battent. » Puis il leur demanda d’où ils étaient venus et où ils souhaitaient aller. Ils lui parlèrent des personnes qu’ils avaient rencontrées pendant leur voyage et ils rapportèrent les paroles du bûcheron, de l’ermite, de la vieille femme dans la forêt, du nomade, du voleur et du forgeron. « Chacun de ces gens, » expliqua Amsiggel, « se fait des soucis au sujet de plusieurs choses qu’ils n’arrivent pas à comprendre. »

« Quelles sont leurs questions ? » demanda Fidèle, d’un air bienveillant. Rassuré, Amsiggel commença : « Monsieur Fidèle, le bûcheron dit, ‘Nous voyons la sagesse et la bonté de Celui qui a fait toutes les créatures de la forêt, mais nous ne savons pas s’il s’occupe toujours du monde ou s’il l’a laissé à ses propres soins.’ L’ermite dit, ‘Tout dans le monde est malade – il a été frappé d’un fléau.’ La vieille femme dit, ‘Il n’y a aucune sécurité, ni dans ce monde, ni dans l’au-delà.’ Le nomade demande, ‘Comment trouver le moyen de plaire à Dieu ?’ Le voleur demande, ‘Comment une mauvaise personne peut-elle devenir bonne ?’ Le forgeron demande, ‘Peut-on purifier son cœur de la honte et se libérer de la crainte, le jour du Jugement ?’ » Puis Amsiggel enchaîna, « Vous, le peuple de Paix, avez-vous découvert comment on peut faire sa paix avec Dieu, avec les autres villageois et avec soi-même ? »

Le menuisier sourit avec bonne humeur. « Remercions Dieu pour cette heure qui nous a rapprochés les uns des autres, » dit-il, « car il est dit dans sa parole, ‘Je les ferai entrer dans la sécurité tant désirée.’ Dieu désire montrer à chacun de ces personnes la Voie de la Paix. » « Comment est-elle, la Voie de la Paix ? » demanda Amsiggel, « et où se trouve-t-elle, pour qu’on puisse l’emprunter ? » Fidèle le regarda sérieusement. « Il est vrai que maintenant on nous appelle le Peuple de Paix, mais dans le passé ce n’était pas la paix qui occupait nos pensées. C’était une époque de violence. Nos ancêtres se battaient avec d’autres tribus et s’emparaient de toutes leurs possessions par la force. » « Que s’est-il passé parmi vous alors, » demanda Amsiggel, « pour vous faire changer si complètement de vie ? » « Il est venu quelqu’un chez nous, » répliqua Fidèle, « qui nous a donné la paix avec Dieu, avec nos voisins et avec nous-mêmes. Il a fait une nouvelle alliancepour nous. Il nous a montré comment être bons les uns envers les autres, et comment réfléchir à ce que voudrait autrui, sans exiger plus que notre part ni convoiter ce qui ne nous appartient pas. Il nous a montré comment aider ceux qui sont dans le besoin, nourrir ceux qui ont faim et habiller ceux qui ont froid. En une seule phrase il a résumé tout ce qui est écrit dans la loi de Dieu et les prophètes – il a dit, ‘Faites pour les autres tout ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous !’ » Puis Fidèle poursuit, « Restez ici avec nous quelque temps et j’expliquerai tout ce que Dieu nous a montré. »

Ils y passèrent quelques mois ; Amsiggel accompagnait Fidèle régulièrement à l’atelier, et Tazouite aidait Miel à la maison. Ils entendaient parler de tout ce qui avait été fait par celui qu’ils appelaient leur Sauveur. Finalement il fut temps de partir et Amsiggel leur dit, « Chers amis, vous avez été très bons envers nous, mais il nous faut revenir sur nos pas pour voir toutes les personnes que nous avons rencontrées pendant notre voyage, avant de rentrer chez nous. » Mais Tazouite n’avait pas envie de rentrer. « Non, » dit-elle fermement. « J’ai trouvé ici parmi ces gens tout ce que je cherchais. Je ne peux pas les quitter maintenant ! » « Il faut leur ramener ce que nous avons entendu, » lui dit Amsiggel avec douceur, « car nous les avons laissés tout perplexes et abattus. » Il se tourna vers Fidèle et sa fille. « Mais je voudrais vous demander un service, » dit-il, « encore plus grand que la bonté dont vous nous avez déjà fait preuve. Pourriez-vous nous accompagner afin de mettre ces gens en liberté ? » « Demandons à Dieu de nous montrer sa volonté, » répliqua Fidèle. Il ferma les yeux et pria, « O Seigneur notre Dieu, nous te louons parce que tu as rempli nos cœurs de ta paix. Tu nous a donné la paix les uns avec les autres et la paix avec toi. Fais-nous savoir à présent si tu désires que nous partions avec nos chers hôtes apporter ta parole à ceux qui leur ont posé des questions le long de leur route. Montre-nous ce que tu veux de nous, au nom de notre Sauveur. » Tous dirent « Amen ! » Fidèle les regarda pendant un moment, puis déclara, « Celui qui emprunte ce chemin, rien ne le boulversera ! Restez jusqu’à demain et nous partirons avec vous. »

10. Chez le forgeron

Tôt le lendemain matin ils quittèrent le village de Paix et se rebroussèrent chemin. Après deux journées de marche ils arrivèrent chez le forgeron. Lui et son frère leur firent bon accueil. Ils les invitèrent à s’asseoir et apportèrent du thé à la menthe. Amsiggel raconta leur arrivé au village de Paix et présenta ses compagnons. « Cet homme, » dit-il, « est Fidèle. Lui et sa fille, Miel, ont été très bons envers nous – ils se sont occupés de nous dans leur village et maintenant ils nous accompagnent sur notre route. » « Celui qui fait le bien, » répondit le forgeron, « est certainement le bienvenu ! » Il demanda alors à Amsiggel, « Est-ce que tu te rappelles notre conversation ce jour-là, et comment nous avons discuté entre nous concernant le jour du Jugement ? » « Demandez-leur, » suggéra Amsiggel. « Ils sauront la réponse. » « D’accord, je vous dirai ce qui nous tracasse, » dit le forgeron. « Nous voudrions savoir ce que devient une personne qui n’arrive pas à faire tout ce que Dieu attend de lui ? Devra-t-il sans faille se lever le jour du Jugement pour faire le récit complet de tout ce qu’il a fait ? Et que devrait-il faire s’il est conscient d’avoir fait des choses dont il a honte ou qui le rendent inacceptable à Dieu ? Voici ce qui nous préoccupe. » « C’est une question difficile, » répliqua Fidèle, « parce que celui qui a des doutes là-dessus, passera sa vie dans la crainte du jour du Jugement. » En entendant ceci, le frère du forgeron prit la parole : « Mais nos bonnes œuvres ne feront-elles pas équilibrer la Balance ? » demanda-t-il.

Fidèle le regarda avant de dire, « Je vais vous raconter une histoire : Il était une fois un vieillard qui avait une grande maison et de nombreux champs. Pendant toute sa vie il avait fait du commerce et accumulé des richesses pour son propre compte. Il ne pensait qu’à ce qui lui serait profitable. Il n’avait pas le temps de réfléchir aux souffrances d’autrui ; il fermait les yeux à tous ceux qui étaient malades ou nécessiteux. Il passa sa vie ainsi jusqu’à sa vieillesse. Or, il vint un temps où il commença à méditer sur l’au-delà. Il se dit, ‘Je ferai quelques bonnes œuvres pour équilibrer la Balance avant de mourir.’ Donc ce vieillard sortit et fit l’aumône aux infirmes et aux aveugles ; il en fit à la mosquée et aux pauvres. » Fidèle s’arrêta de parler et les regarda tous à tour de rôle. Alors il posa la question, « A votre avis, que deviendra ce vieillard dans la Balance de Dieu ? Il a passé soixante ans à satisfaire à ses propres désirs et maintenant il veut passer un an à assurer son avenir. Pourra-t-il acheter sa place au Paradis avec l’aumône d’une seule courte année ? Que lui dira Dieu le jour du Jugement ? Il lui dira, ‘Homme insensé ! Pensais-tu gagner plus dans l’au-delà que tu as gagné dans le monde ? Tout ce que tu as mérité, c’est l’enfer, toi et tous ceux qui ne s’occupent que d’eux-mêmes ! »

Ils se turent tous, en réfléchissant. Puis le frère du forgeron dit, « Mais si nous faisons de bonnes œuvres à partir de notre enfance, peut-être qu’elles pèseront plus lourdes que nos péchés. » « Penses-tu vraiment qu’il y quelqu’un parmi nous, » rétorqua son frère, « qui a compté toutes ses bonnes œuvres et tous ses péchés depuis l’enfance, afin de savoir lesquels pèseront plus lourds ? » Son frère leva les yeux d’un air pensif et dit, « Mais celui qui n’a fait qu’une seule bonne œuvre, Dieu peut être miséricordieux envers lui s’il le veut. » « Eh bien, à quoi cela sert-il ? » répondit le forgeron. « Nous ne savons nullement s’il le veut ou non ! Ecoute, Dieu a décrété que nous vivions toujours à mi-chemin entre l’espoir et la crainte – nous espérons sa miséricorde et nous craignons son châtiment. » « Dans ce cas-là, » dit son frère d’une façon indécise, « peut-être qu’il sera miséricordieux envers nous si nous croyons qu’il n’y a pas d’autre dieu que lui. » « Il y a peu de chances ! » riposta le forgeron. « Même Satan croit en Dieu et sait qu’il est unique, mais à quoi sert ce genre de foi ? Est-ce qu’elle rend Satan acceptable à Dieu ? » « Je n’en sais rien, » soupira son frère, « nous n’avons qu’espérer en fin de compte qu’il sera miséricordieux envers nous ! » Il se tourna alors vers Fidèle pour demander, « Est-ce que Dieu n’est pas appelé le Miséricordieux ? »

« Il est certainement le Miséricordieux, » répliqua Fidèle, « mais il n’est point miséricordieux envers tous ceux qui désobéissent à sa parole. Savez-vous ce qui est arrivé à notre ancêtre Adam ? Dieu lui a dit, ‘Ne mange pas le fruit de cet arbre au milieu du jardin.’ Mais il a quand même fini par le manger. Qu’est-il devenu à ce moment-là ? Dieu l’a chassé du jardin et y a posté des anges pour surveiller l’entrée. Le chemin du retour au jardin a été bloqué par Dieu pour qu’Adam et sa femme ne puissent plus jamais y rentrer. Il avait beau crier à Dieu et frapper à la porte, il ne pourrait plus jamais retourner au Paradis. Même s’il faisait tout le bien dont il était capable, et faisait tout son possible pour plaire à Dieu pendant le restant de sa vie dans ce monde, il était impossible pour lui de revenir là où il a été auparavant. Dieu ne lui a pas permis de retourner dans le Paradis. Or, Adam a désobéi à la parole de Dieu une seule fois, il était coupable d’une seule transgression, et Dieu l’a enlevé du Paradis où il était. Alors, qu’en pensez-vous ? Dieu a-t-il été miséricordieux envers lui, ou non ? » « Non, il a été puni, » avoua le forgeron. « Dieu n’a pas été miséricordieux envers lui. » « Mais si Dieu juge si strictement, » dit son frère, « comment est-il possible pour qui que ce soit de recevoir sa miséricorde ? Savez-vous nous expliquer cette énigme, Fidèle ? »

Fidèle les regarda encore une fois à tour de rôle et dit, « Si vous avez désobéi à la parole de Dieu, qu’est-ce qu’il vous faudra avant tout ? » Personne ne parla. « Si vous n’avez pas fait ce que Dieu attend de vous, qu’est-ce qu’il vous faudra avant tout ? » Ils ne dirent toujours rien. « Si le jugement de Dieu reste sur vous, qu’est-ce qu’il vous faudra avant tout ? » Ils le regardèrent tous, puis le forgeron dit, « Il me semble qu’il vous faudrait quelqu’un pour se tenir entre vous et Dieu, quelqu’un qui a fait lui-même tout ce que Dieu exige. Il vous faudrait quelqu’un capable de demander à Dieu qu’il soit miséricordieux ! »

« Ecoutez, chacun d’entre vous, » dit Fidèle, « Je vais vous raconter une histoire : Il était une fois un caïd de village, un brave homme qui tenait toujours sa parole et jugeait avec justice et sagesse. Un beau jour un garçon sortit chasser les oiseaux avec un lance-pierre. Il lança un caillou qui fracassa la fenêtre de la maison du caïd. On le saisit et
l’amena devant le caïd, tremblant de peur. Il tomba par terre en disant, ‘Que Dieu allonge votre vie, ô mon maître !’ Le caïd lui ordonna de se taire, puis il demanda, ‘Est-ce que c’est bien toi qui a brisé cette fenêtre ?’ ‘O mon maître,’ répondit-il, ‘je ne l’ai pas fait exprès – c’est le vent qui a emporté la pierre !’ ‘Quiconque brise une fenêtre,’ déclara le caïd, ‘doit la réparer !’ ‘S’il vous plaît, pardonnez-moi,’ plaida le garçon, ‘je suis vraiment désolé pour ce que j’ai fait !’ ‘Comment vas-tu la réparer ?’ lui demanda le caïd. ‘Je ne briserai plus jamais la moindre fenêtre,’ répliqua le garçon. ‘Comment vas-tu la réparer ?’ insista le caïd. ‘O mon maître, je ferai une bonne œuvre. J’irai donner deux pains aux aveugles devant votre maison.’ ‘Crois-tu que la nourriture pour des mendiants réparera la fenêtre ? Comment vas-tu la réparer ?’ ‘O mon maître, je n’en sais rien,’ dit le garçon. ‘Personne ne peut réparer une vitre une fois qu’elle est brisée.’ ‘Tu payeras une nouvelle vitre,’ répliqua le caïd. ‘Mais je n’ai pas d’argent, ô mon maître, pour acheter une vitre.’ Il se prosterna alors par terre en disant, ‘O grand Caïd, O grand Caïd !’ ‘Ce n’est pas comme ça que tu payeras la fenêtre,’ dit le caïd. Le garçon renchérit, ‘O Caïd, grande est votre miséricorde ! O Caïd, grande est votre miséricorde ! Pardonnez-moi seulement cette fois-ci.’ ‘Non,’ répliqua le caïd, ‘tu dois réparer ce que tu as cassé.’ Le garçon baissa la tête : il ne savait que faire. Il n’avait aucun argent pour payer la vitre qu’il avait brisée. Il restait là en silence. Puis le caïd demanda, ‘As-tu des parents ou des frères qui ont de l’argent et qui peuvent venir te libérer de cette dette ?’ ‘J’ai un oncle,’ a-t-il répliqué, ‘mais je ne sais pas s’il viendra.’ On envoya chercher l’oncle. Lorsqu’il arriva, il prit deux pièces d’argent dans la poche de sa robe et les donna au caïd. Alors le caïd dit au garçon, ‘Va en paix, mon fils ! Ton oncle a payé pour toi !’ »

Fidèle regarda autour de lui et demanda, « Avez-vous compris cette parabole ? » Amsiggel prit la parole : « Le caïd ressemble à Dieu, » dit-il, « et le garçon me ressemble, moi. La fenêtre brisée représente les mauvaises choses que j’ai faites et les bonnes choses que je n’ai pas faites. Mais, pour ce qui concerne l’oncle du garçon, je ne sais pas qui c’est ! » Fidèle répondit alors, « Celui qui a réglé notre dette, nous l’appelons notre Sauveur. Parce que nous sommes tous en effet comme ce garçon : nous n’avons pas assez pour régler ce que nous devons. Alors, Dieu a envoyé celui qui a pu régler les comptes à notre place. Il est venu payer pour vous et pour moi, et pour chacun d’entre nous, afin de nous sauver de notre mauvais sort. Et le jour du Jugement le Grand Caïd nous dira, ‘Va en paix, mon fils ! Ton Sauveur a payé pour toi !’ »

Après ceci ils se turent tous, pensant à ce qu’ils avaient entendu. Puis le frère du forgeron demanda, « Donc, s’il a déjà payé pour nous, qu’est-ce que nous devrions faire nous-mêmes ? » En entendant cela, Fidèle posa la question, « Que ferait le garçon dans l’histoire ? » Et Amsiggel répondit, « Il se sentirait très reconnaissant envers celui qui lui est venu en aide. Il lui serait vraiment attaché. Il voudrait aller partout avec lui parce qu’il l’aimerait tant. » « Mes amis, nous ne pouvons rien faire du tout, » approuva Fidèle, « sauf éprouver une grande reconnaissance envers celui qui nous a libérés de notre Dette. Nous ne pouvons rien faire, sauf croire en lui, nous accrocher à lui, nous appuyer sur lui. » Le forgeron demanda alors, « Que deviendra quelqu’un qui croit en lui le jour du Jugement ? » « Pour nous, il n’y aura point de Jugement, » précisa Fidèle, « car il a déjà payé tout ce que nous devons. Il ne nous permettra pas de souffrir les Touments de la Tombe, parce qu’il nous a déjà fait échapper à la Balance et au Récit des Bilans et nous a sauvé du Feu de l’Enfer. Et c’est comme ça que nous recevons la miséricorde de Dieu, tout comme il a projeté depuis le début des temps ! »

Ils y passèrent trois jours ; puis les forgerons dirent, « Tout ceci est complètement nouveau pour nous. Restez encore quelques jours, parce que nous désirons comprendre encore plus à ce sujet. » Mais Fidèle répondit, « Que Dieu vous bénisse, mes frères. Nous voudrions rester, mais il y a d’autres gens et nous devons les aider, eux aussi. » « D’accord, » dit le forgeron. « Permettez-nous seulement de vous accompagner ! »

11. Chez le voleur

Ils reprirent encore une fois leur route, suivant la piste jusqu’au village des deux jeunes hommes, Hamou-le-Barbu et son ami Hamou-le-Voleur. Ils les trouvèrent dans les champs, en train de déblayer la boue et le débris d’une rigole d’irrigation. Les deux jeunes hommes furent contents de voir Amsiggel et Tazouite et leurs compagnons et ils s’assirent tous dans un verger et causèrent des évènements des derniers jours. Puis le forgeron prit la parole : « Mes amis, nous avons entendu dire que vous vous appelez tous les deux ‘Hamou’, mais nous ne pouvons pas savoir lequel de vous deux est Hamou-le-Barbu, parce que vous n’avez ni l’un ni l’autre la barbe ! » Tout le monde rit. Ils demandèrent alors au Barbu, « Pourquoi as-tu rasé ta barbe ? » « C’est très simple, » répondit-il. « J’ai trouvé par hazard un rasoir à côté de la rigole ! » Ils rirent encore une fois. Puis celui qui s’appelait le Voleur le fixa d’un regard en disant, « Ecoute, tu as changé ton aspect rien qu’avec un rasoir de deux centimes. Est-ce que je ne peux pas changer, moi aussi ? »

Se tournant vers Amsiggel, ils dirent, « Te souviens-tu de notre conversation ? Nous avons demandé s’il était possible pour une mauvaise personne de devenir bonne aux yeux de Dieu et d’autrui ? » Alors ils regardèrent tous Fidèle pour voir s’il savait la réponse. Il dit aux jeunes (nommés tous deux Hamou), « Mes amis, lorsque nous sommes arrivés ici, nous vous avons trouvés en train de déblayer la rigole. Dites-moi, d’où provient cette eau ? Coule-t-elle à partir d’une source ou d’une rivière ? » « A partir d’une source, » répliquèrent-ils. « Bon, et quand l’eau coule de la source, comment est-elle ? » « Elle est pure et propre et douce, » dirent-ils. « Dans ce cas-là, d’où provient la boue et le débris ? » demanda-t-il. « Ça tombe tout simplement là-dedans, » répondirent-ils, « chaque fois que des enfants ou des animaux marchent près de la rigole. » Fidèle leur dit alors, « Voyez-vous, cette eau sort de la source parfaitement pure, mais plus elle avance, plus elle devient boueuse, à cause des saletés et des ordures qui tombent dedans, jusqu’à ce qu’elle atteigne finalement la plaine, où elle expire parmi les cailloux et le sable et disparaît complètement. » « C’est juste, » approuvèrent-ils. « Ecoutez donc, » dit-il, « que je vous montre ce que cela signifie, car c’est comme ça que se passent les choses pour nous tous. A la naissance, le cœur d’une personne est propre et son esprit est innocent, mais à partir de ce point-là on est sur le déclin, se frayant un chemin parmi les ruses malhonnêtes et les stratagèmes diaboliques de ce monde avant de devenir vieux et faible et finalement mourir. Car tant qu’on est dans ce monde, les saletés vous tombent dessus et vous rendent de plus en plus crasseux. » Fidèle marqua une pause avant de dire, « Et qu’en est-il de cette boue et de ces ordures ? Certains flottent à la vue de tous, mais d’autres coulent sous la surface et ne se voient pas si facilement. Quelques-uns d’entre les gens font voir aux yeux de tous à quel point ils sont crasseux, mais d’autres cachent leur impûreté. Les péchés de quelques-uns sont si évidents qu’on peut facilement prévoir le jugement qui va tomber sur eux. Mais pour d’autres, ce n’est que plus tard que leurs péchés se feront voir. »

« Ecoutez, vous tous, » poursuivit Fidèle, « que je vous raconte une histoire : Il était une fois un homme qui fumait cinquante cigarettes par jour. Ses habits, ses mains et son corps étaient complètement imprégnés de fumée de cigarette. Chaque fois qu’il arrivait à la maison, sa femme se plaignait de la puanteur. Il est donc allé bien se baigner au hammam ; il a changé ses habits et il est revenu purifié de l’odeur de cigarette. A l’extérieur tout allait bien, mais comment était-il à l’intérieur ? Qu’en était-il de cette fumée qui était entrée au dedans de lui ? La fumée qui avait gâché ses poumons : voici qu’elle était en train de le tuer. Et l’homme se trouve exactement dans cet état-là. Il peut laver sa peau ; il peut laver ses habits ; mais son cœur est plein de toute sorte de mal. Et comment le rendre propre ? »

« O Fidèle ! Vous savez exactement comment nous sommes ! » dit l’autre Hamou. « Il est très difficile de nous purifier de toute notre pollution. Il n’est pas facile d’éviter des paroles méchantes et des pensées mauvaises, parce que l’homme est faible. Bien que nous désirions faire ce qui plaît à Dieu, nous n’y arrivons pas. Nous savons tous que nous échouons ! »

« Mais est-il possible pour une mauvaise personne de devenir bonne aux yeux de Dieu et de l’homme ? » demanda le Voleur. « Pouvons-nous déblayer la boue et le débris du péché de nos cœurs ? » « Il y a quelqu’un, » répondit Fidèle doucement, « qui est capable de nettoyer votre cœur. Il sait enlever toute l’impûreté et la méchanceté pour remplir ton cœur de l’Esprit d’amour et de paix. Si tu regrettes sincèrement toutes les mauvaises choses que tu as faites et tu détournes de tout ce qui te rend malpropre, il ne te reste qu’une seule chose à faire. » « Qu’est-ce que c’est, monsieur ? » demanda le Voleur. « Tu as besoin de te raccrocher à notre Sauveur, » dit Fidèle. « Crois en lui et appuis-toi sur lui parce qu’il s’est donné lui-même afin de nous libérer de tout mal et de nous purifier pour que nous devenions son peuple. Ainsi tu peux commencer une nouvelle vie, et Dieu te pardonnera et oubliera volontiers ce que tu as fait dans le passé. En fait, il fera un miracle en toi – il te rendra propre depuis l’intérieur et remplira ton cœur de la beauté et de la bonté du Paradis. »

Ils réfléchissaient lorsque Fidèle enchaîna, « Mais n’oubliez pas comment les femmes trient les lentilles jour après jour et enlèvent les gravillons et les graines de mauvaise herbe qui s’y trouvent. Si tu commences une nouvelle vie, Dieu t’aidera tous les jours à trier le mal au dedans de toi, que ce soit des paroles, des actions ou des pensées. Il t’aidera à éliminer les paroles méchantes de la conversation honnête et d’enlever les mensonges du discours sincère. Il t’aidera à éviter tout ce qui pourrait t’attirer vers des actions diaboliques et il t’éloignera de ceux qui se sont habitués aux grossièretés de ce monde. Il sera avec toi – celui qui sait te sauver de tout ce qui pollue le cœur de l’homme. Crois en lui, raccroches-toi à lui, appuis-toi sur lui. Si tu fais ceci, tu seras toujours bon aux yeux de Dieu. »

« Mais comment être bons aux yeux de l’homme ? » demanda le Voleur. « Comment les gens peuvent-ils nous pardonner ? Ils ne peuvent jamais oublier ce que nous avons fait dans le passé ! » « Nous ne voyons plus les gens, » répondit Fidèle, « comme les autres les voient. Car nous savons que, si quelqu’un a commencé une nouvelle vie, alors Dieu l’a transformé. Toutes les anciennes choses sont parties et il s’est renouvelé, parce que Dieu a fait la paix avec lui par notre Sauveur. Dieu ne compte plus ses péchés. Celui qui s’est renouvelé sera accepté chez nous tout comme il l’a été par Dieu. Nous l’aimerons et l’apprécierons et nous ne penserons plus jamais au passé. Si quelqu’un était voleur, nous ne l’appelerons plus un voleur, car nous devons oublier ce qu’il a fait dans le passé. » « Si c’est comme ça, » dit celui nommé le Voleur, « quel nom me donnerez-vous maintenant ? » « Nous t’appelerons Hamou-le-Nouveau, » répliqua Fidèle, « parce que l’ancien Hamou est mort au dedans de toi. »

Puis l’autre Hamou prit la parole : « Merci, Fidèle, de nous avoir raconté tout ceci. » « Nous devrions remercier Dieu, » répondit Fidèle, « parce que c’est lui qui nous a pardonné de toutes les mauvaises choses que nous avons faites. » Puis Hamou-le-Nouveau dit, « Permettez-nous de vous accompagner pendant votre voyage pour en entendre davantage à ce sujet. » « Venez donc, » répliqua Fidèle. « Nous avons toujours le temps aujourd’hui de voir le nomade. » Ils partirent tout de suite sur la piste.

12. Chez le nomade

Lorsqu’ils arrivèrent au campement du nomade, ils s’assirent joyeusement à l’ombre de la tente et Amsiggel fit le récit de toutes leurs expériences. Il raconta comment Fidèle et Miel les avaient accompagnés, avec le forgeron et son frère et les deux jeunes nommés Hamou. Le nomade demanda alors, « Avez-vous trouvé une réponse à notre question ? » « Quelle était votre question ? » s’enquérit Fidèle. « Eh bien, nous avons en effet deux questions ! » répondit-il. « Voici la première : Qu’est-ce que c’est que le bien ? Et comment distinguer le bien du mal ? »

Fidèle sourit. « Taisez-vous, tout le monde ! » dit-il. Le silence régna et il n’y avait plus aucun bruit. Puis il demanda, « Entendez-vous battre votre cœur ? Il dit ‘tic-tac, tic-tac, tic-tac !’ Ecoutez votre cœur très soigneusement, mes amis car c’est là que le Seigneur Dieu révèle ce qui est bien. Le cœur de l’homme, c’est sa vie. Quand le cœur se tait, on est mort. C’est au cœur que Dieu révèle ce qu’il veut de nous tout au long de notre vie, et il vous montrera ce qui est bien et ce qui est mauvais. Ecoutez toujours ce que vous dit votre cœur, et mettez-le en pratique, car il sera la vérité de Dieu. »

« J’ai écouté battre mon cœur, » dit la nomade, « mais je n’ai jamais entendu la moindre parole de la part de Dieu. Comment peut-il nous montrer ce qui est bien et ce qui est mauvais ? » « Celui qui écoute soigneusement chanter les oiseaux, » répondit Fidèle, « saura reconnaître chaque oiseau par son chant. Celui qui a l’habitude de mesurer des champs et des pièces saura de loin combien de pas ils ont de long. Et celui qui a l’habitude d’écouter son cœur saura distinguer le bien du mal, parce que son cœur pèsera ce qu’il voit et ce qu’il entend. Si vous voyez quelqu’un descendre de son mulet pour qu’un aveugle puisse monter dessus, vous savez qu’il a fait du bien. Si vous voyez quelqu’un ramasser un sac lourd pour une vieille femme et le porter où elle veut, vous savez qu’il a fait du bien. Quelqu’un qui ramasse du verre brisé sur le chemin ou emmène un âne égaré chez son propriétaire, nous savons tous que c’est le bien qu’il a fait. Notre cœur nous montre qu’il est bien d’aider les gens ainsi. Partout dans le monde, dès le début des temps jusqu’à présent, ceci est évident, car le cœur de l’homme lui montre ce qui est bien. Et nous pouvons mettre en pratique ce genre de bonté tous les jours. « Est-ce qu’il y a quelqu’un, » demanda Amsiggel, « qui a fait tout le bien qu’il était capable de faire ? Il n’y a sûrement personne qui a été parfaitement bon ? » « Ce que tu dis est tout à fait juste, Amsiggel, » répliqua Fidèle, « et quelqu’un qui sait le bien qu’il devrait faire mais ne le fait pas – il est coupable de péché ! » « Vous avez raison, Fidèle, » dit la femme du nomade. « Il est facile de savoir ce qui est bien, mais il est difficile pour nous de le faire. »

« Vous nous avez expliqué ce qu’est le bien, » dit le nomade, « mais comment les gens peuvent-ils savoir ce qui est mauvais ? Ils n’écoutent nullement ce que leur dit le cœur. Ils sont si habitués à la méchanceté qu’ils ne savent plus distinguer le bien du mauvais. » « Vous avez raison, » répondit Fidèle. « Mais même ces gens-là savent vraiment ce qui est bien et ce qui est mauvais. Il n’y a aucun menteur qui tolère que son fils lui mente. Même si un homme raconte des mensonges plus que n’importe qui dans tout le village, il ne supporte pas que son fils lui mente, car il y a quelquechose dans le cœur de l’homme qui lui montre qu’il est mauvais de mentir, et il ne l’approuvera jamais. Il en est de même avec le vol. Il n’y a aucun voleur qui tolère qu’on lui vole quelquechose. Même s’il a beaucoup de biens et sait que l’autre est nécessiteux, il ne supporte pas qu’on les lui vole, parce qu’il y a quelquechose dans le cœur de l’homme qui lui montre qu’il est mauvais de voler, et il ne peut jamais l’approuver. De même, il n’y a aucun adultère qui tolère que sa femme commette l’adultère, parce qu’il y a quelquechose dans le cœur de l’homme qui lui montre qu’il est mauvais de commettre l’adultère, et il ne peut jamais l’approuver. C’est comme ça : nous savons tous ce qui est mauvais. » « Vous avez raison, Fidèle, » dit le nomade. « Il est facile de savoir ce qui est mauvais, mais il est difficile pour nous de l’éviter et de nous en éloigner. »

« Quelle était donc votre seconde question ? » demanda Fidèle. Le nomade répondit, « Quelqu’un qui sait qu’il a fait le mal, qu’il n’a pas réussi à faire le bien, comment lui est-il possible d’avoir la paix avec Dieu ? Comment peut-il obtenir l’approbation de Dieu ? Que peut-il faire pour avoir le pardon de Dieu ? » « Eh bien, regardez votre âne gris, à côté de la tente ! » répliqua Fidèle. « Lorsque Dieu l’a créé, il l’a donné une tache noire sur son dos, au dessus des jambes de devant. Quelle forme a cette tache ? » Le nomade répondit à ceci, « C’est comme si on posait un bâton à travers un autre. » « Bon, cette tache est le signe d’une nouvelle alliance entre nous et Dieu, » dit Fidèle. « Ecoutez, et je vous l’expliquerai : Il était une fois un homme bien, qui faisait tout ce que Dieu exigeait de lui ; il a appris aux gens tout concernant la voie de Dieu. Il était bon et aidait tous qui étaient dans le besoin ; il a fait du bien à tous, les grands comme les petits. Un beau jour il allait à la grande ville, monté sur un âne : ceux qui venaient à sa rencontre sur la route étaient si contents de le voir qu’ils voulaient faire de lui leur roi. Mais quand il est arrivé dans la ville, l’un de ses amis l’a trahi. Ses ennemis l’ont saisi, ligoté, et roué de coups. Malgré cela, il ne s’est point vengé – il n’a pas rendu les coups, n’est pas rentré en conflit,et n’a pas pris d’épée afin de déclencher une émeute. Ensuite on l’a emmené et cloué sur un poteau pour le faire mourir. Le poteau était fait de deux morceaux de bois ; l’un était enfoncé dans le sol et l’autre était posé en travers, comme cette tache sur l’âne. Il y est resté pendu, perdant son sang – et il n’a rien dit, sauf une seule chose. Il a élevé sa voix vers le ciel et a crié, ‘O Dieu, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font !’ En fait, Dieu avait préparé tout cela d’avance et en savait tout dès le début. Il met cette tache sur chaque ânon qui naît partout dans le monde afin que nous n’oublions jamais celui qui était monté sur un ânon, ni comment il a demandé à Dieu de pardonner à ceux qui l’ont tué. »

Puis Fidèle poursuivit : « L’homme qui était monté sur cet âne ne ressemblait pas à autrui, car il n’avait jamais fait quoi que ce soit de mauvais ou honteux. Il faisait toujours le bien; il a fait tout ce que Dieu exigeait de lui. Il n’avait jamais besoin que Dieu lui pardonne, ni qu’il demande la miséricorde – il n’était pas nécessaire pour lui de souffrir la condamnation à mort qui menaçait tous les autres. Voilà pourquoi Dieu a prévu qu’il fasse quelquechose que personne sauf lui n’a pu faire. Il l’a envoyé faire quelquechose de très particulier. « Qu’est-ce que Dieu a prévu pour lui ? » demanda le nomade. « Pourquoi l’a-t-il envoyé ? » « Dieu l’a envoyé, » expliqua Fidèle, « pour souffrir la condamnation qui pesait sur l’humanité. Il n’était pas nécessaire qu’il soit puni lui-même pour ce qu’il avait fait, car il était sans faute et n’avait jamais fait de mal. C’est pour cela qu’il était capable de porter la punition qui devait s’abattre sur autrui. Dieu l’a envoyé mourir et souffrir les Tourments de la Tombe, puis l’a ressuscité de parmi les morts pour montrer qu’il était complètement satisfait de lui. Par la suite Dieu l’a enlevé de ce monde pour être en sa présence au Paradis. Et cette nouvelle vie, il la donne maintenant à tous ceux qui croient en lui. Il a fait la paix entre nous et Dieu ; il a fait une nouvelle alliance entre nous et notre Créateur. »

« Qui était cet homme qui est venu faire la paix pour nous ? » demanda le nomade. Amsiggel prit la parole : « C’est celui que nous appelons notre Sauveur ! » Tazouite ajouta, « C’est le Bon Berger qui meurt pour les brebis ! » Hamou-le-Nouveau dit, « C’est celui qui nous rend propres au dedans de nous ! » Le forgeron dit, « C’est celui qui a réglé la dette que nous devions ! » Après ceci, ils se turent tous, afin d’écouter ce que leur disaient le cœur.

Ils passèrent cette nuit-là au campement. Tôt le lendemain matin le nomade leur apporta du lait de brebis et ils déjeunèrent. Puis ils reprirent leur chemin, accompagnés du nomade et de sa femme, qui y avaient laissé leurs enfants, quelques-uns pour s’occuper des moutons, et d’autres pour surveiller la tente. A ce moment-là Amsiggel se souvint du pont et de la pauvre femme qui était tombée dans la rivière, et il se dit, « Il sera difficile de traverser si la rivière est montée davantage. »

Descendant des hauteurs, ils entrèrent dans la forêt et poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils atteignent la rivière. Lorsqu’ils y arrivèrent, le pont et ses fondations avaient été complètement emportés. Ils demandèrent à des gens comment ils pourraient traverser. « Continuez le long de la rivière, » répondirent-ils, « jusqu’à l’endroit du grand pont. » Ils se remirent en marche, mais le chemin fut long. Quand ils arrivèrent finalement devant le grand pont ils furent impressionnés par sa solidité. Il était élevé si haut au-dessus de la rivière que l’eau ne pouvait nullement l’atteindre. Ils traversèrent sans dommage et reprirent leur route sur la piste.

« Chaque année, » dit Fidèle, « on fabrique des ponts en bois, et la rivière les emporte. Les ponts en bois tiennent bon pendant un certain temps, mais quand le déluge arrive, ils s’écroulent toujours. Avez-vous saisi la métaphore ? Tout ce que nous faisons et que nous fabriquons est comme ça. Cela tient bon pendant un certain temps mais finit par se détruire. On peut se laver rituellement, réciter ses prières, observer le jeûne et compléter toutes les exigences de la religion afin de s’approcher de Dieu. Ce qu’on fait peut être très bien pendant un certain temps, mais on ne sait jamais si cela durera jusqu’à l’éternité ou non. Les gens ont tous besoin d’un pont pour traverser de ce monde jusqu’au Paradis, mais ils doutent toujours qu’un pont fabriqué de leurs oeuvres soit capable de les mener à l’autre bord. Ils ont peur d’être emportés par le déluge qui accompagne la mort…parce que les ponts qu’ils construisent tombent toujours en ruines ! »

« Nous avons besoin d’un pont haut et solide, » dit Amsiggel, « qui nous mènera de la terre au Paradis sans doute ni crainte. Et je sais ce que tu vas dire, Fidèle, parce qu’il existe quelqu’un qui est en effet un pont solide. » « Tu as raison, Amsiggel, » approuva Fidèle. « Personne sur ce pont-là ne glissera ni tombera dans l’abîme. Il parviendra sans dommage jusqu’à l’autre bord, car notre Sauveur a dit, ‘Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne n’atteindra la présence de Dieu que si je l’y conduis moi-même.’ »

Ils s’arrêtèrent alors pour prier et remercier Dieu, disant « O Seigneur Dieu, nous te louons parce que tu nous as envoyé le Sauveur pour enlever nos péchés, pour nous libérer de l’esclavage de ce monde, pour faire une alliance de paix entre toi et nous, pour payer la dette qu’il nous était impossible de régler, et pour nous conduire de cette terre au monde à venir. Tout ceci s’est passé selon ton dessein, par ton grand amour et ta grande miséricorde. A présent, ô Seigneur Dieu, guide-nous sur le chemin et permet que nous arrivions à bon port chez la vieille femme. Montre-nous comment la rassurer au sujet des choses qui la tracassent. Nous demandons ceci au nom de notre Sauveur, Amen. »

13. Chez la vieille femme

Ils continuèrent sur la piste, discutant ensemble de tout ce qui s’était passé. Enfin ils arrivèrent à la hutte de la vieille femme. Aussitôt qu’elle les reconnut, elle sortit pour les étreindre et les embrasser. Ils s’assirent tous, quelques-uns sur l’herbe, d’autres sur les grosses pierres à côté de la hutte. Ils apportèrent de l’eau de la source et, lorsqu’ils eurent bu, Amsiggel lui demanda, « Vous souvenez-vous, madame ? Nous avons dit que nous partions voir s’il y avait toujours de la bonté dans le monde. Alors, nous voici, et nous y avons effectivement trouvé de la bonté ! »

Puis la vieille femme prit la parole : « Moi aussi, j’ai une bonne nouvelle, » dit-elle. « Je vais vous raconter ce qui m’est arrivé – c’est une vraie merveille ! Il y a deux nuits, durant mon sommeil, il m’est apparu quelqu’un qui ressemblait à un ange. Ses habits étaients blancs comme la neige, ils étaient éblouissants comme la foudre, et dans sa main il tenait une clé dorée. Il m’a parlé dans notre propre langue et il a dit, ‘Venez, vous qui peinez et portez un lourd fardeau, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug et apprenez de moi, car chez moi tout est paisible et mon cœur est plein de bienveillance, et vous trouverez chez moi le repos dont vous avez besoin.’ Quand j’ai entendu cela, j’ai demandé, ‘Qui êtes-vous, seigneur ?’ et il a répondu, ‘Tu ne me connais pas encore, fille bien-aimée, mais tu vas me connaître par la suite.’ J’ai demandé, ‘O seigneur, quelle est cette clé dans votre main ?’ et il a répondu, ‘C’est la clé du Paradis, préparée pour le moment propice.’ J’ai dit, ‘Je désire, ô seigneur, quitter ce monde pour vous accompagner où vous voulez.’ Alors il m’a regardé fixément et son visage était rempli de sympathie, comme s’il savait tout ce qui m’était survenu de trouble et de peine, et il a dit, ‘Ton temps n’est pas encore venu, ma fille, mais dans la vie de ce monde tu verras la bonté de Dieu. Tu entreras dans l’abri sûr et tu seras soulagée de tout ce qui te tourmente.’ Après cela, je me suis réveillée. Je restais là dans mon lit, mon cœur rempli d’une grande paix. Je réfléchissais sans cesse mais je n’arrivais pas à découvrir le sens de ce que j’avais vu. S’agissait-il d’un ange ou de quelqu’un d’autre ? Quelle était la clé dans sa main ? Où se trouve cet abri sûr où il va m’emmener ? Et quelle est la bonté que je verrai dans ce monde ? »

Ils furent tous saisis par l’émerveillement en écoutant le récit de la vieille femme. Puis Fidèle lui dit, « Que vous êtes bénie, madame ! Notre Sauveur vous est apparu dans un songe. Il a fixé sur vous sa faveur et vous a permis de trouver la sécurité de Dieu dans ce monde et le monde à venir. » « Mais…qu’en est-il de la clé ? » demanda-t-elle. « Personne ne peut entrer dans la maison de quelqu’un d’autre que si le maître de la maison l’invite à entrer, » répondit-il. « Personne ne peut entrer au Paradis que si celui qui possède la clé lui ouvre la porte. » « Est-ce que c’est notre Sauveur qui a la clé du Paradis ? » demanda Tazouite. Fidèle répliqua, « C’est lui qui a dit, ‘Je possède les clés de la mort et de l’Endroit des Morts… Ce que j’ouvre, personne ne peut le fermer ; et ce que je ferme, personne ne peut l’ouvrir.’ Il a dit aussi, ‘Je suis la Porte. Celui qui entre par moi sera sauvé. Jamais je ne renverrai quelqu’un qui vient à moi !’ »

Fidèle regarda la vieille femme en disant, « Assurément, vous êtes bénie, madame, car peu de gens parviennent à passer par cette porte. Celui qui vous est apparu dans le songe a dit une fois, ‘Entrez par la porte étroite, parce que celle qui est large mène à la destruction et nombreux sont ceux qui y passent. Mais la porte qui mène à la vie est étroite et peu nombreux sont ceux qui la trouvent.’ Un beau jour il a parlé aux gens qui croyaient en lui et leur a dit, ‘Ne permettez pas que le souci entre dans votre cœur. Croyez en Dieu et croyez aussi en moi, car je m’en vais préparer un endroit pour vous. Je reviendrai vous chercher et vous serez, vous aussi, là où je serai, moi.’ »

« Comme je suis reconnaissante à Dieu ! » s’exclama la vieille femme. « Je n’oublierai jamais ce songe et ce qu’il signifie. Je n’ai plus peur de ce qui m’arrivera dans l’au-delà, mais je ne sais toujours pas si la sécurité est à trouver dans ce monde. » Fidèle répondit, « Lorsque notre Sauveur est venu dans le monde, il est passé ça et là en faisant du bien à tous ceux qui étaient dans le besoin. Il s’occupait toujours de ceux qui étaient faibles, ou malades ou craintifs, et il a guéri tous ceux qui étaient des esclaves de Satan. Un jour il était dans la maison de la prière. Une femme s’y trouvait qui était tourmentée par un démon depuis dix-huit ans : elle avait le dos arrondi et ne pouvait pas se tenir droite. Quand il l’a aperçue, il l’a appelée, ‘O femme, tu es délivrée de ta souffrance !’ Il lui a imposé les mains et tout de suite son dos est devenu droit. Il a une telle compassion envers tous les affligés. Encore aujourd’hui il est capable de sauver tous ceux qui se réfugient dans son nom – il sait les protéger de Satan et de tout ce qui tourmente. Il entend tous ceux qui l’interpellent et il leur dit, ‘N’ayez pas peur ! Croyez seulement !’ N’ayez donc pas peur maintenant, madame. Placez-vous seulement sous la protection de son nom et vous serez toujours en sécurité – il vous bénira plus que vous êtes capable d’imaginer. » Puis Fidèle sourit et lui dit, « Dans les prochains jours nous verrons quelles bonnes choses Dieu fera pour vous ! »

« Nous ferons partir les bêtes sauvages de la forêt, » poursuivit-il, « et pour ce qui concerne les esprits invisibles, je vous dirai ce qu’on va en faire ! Notre Sauveur a le pouvoir de les chasser. Des foules sont venus à lui ces jours-là, amenant tous ceux qui étaient possédés par des démons – il les a chassés avec un mot et a guéri tous les malades. » « Quelle merveille ! » dit la vieille femme. « Comme je remercie Dieu d’avoir envoyé quelqu’un capable de faire cela. » « Si vous croyez en lui, » dit Fidèle, « il vous protégera de tout ce qui afflige. Les démons craignent son nom et s’enfuient en l’entendant. Ils ne peuvent pas s’approcher de quelqu’un qui est sous la protection de son nom. » Puis Fidèle se leva avec Miel et tous leurs amis et ils firent un cercle tout autour de la hutte de la vieille femme. Fidèle cria à haute voix, « Au nom de notre Sauveur je vous commande de sortir de la hutte, de la source, et de la forêt tout entière, pour ne jamais y revenir. » Et les autres approuvèrent, « Amen, amen. »

Il s’adressa alors à la vieille femme : « Prenez refuge toujours dans le nom de notre Sauveur, et racontez-lui tout ce qui vous trouble – il vous mettra à l’abri. » « Je crois, » dit-elle « en celui qui m’est apparu dans le songe, mais je ne sais pas en effet comment prier ni lui demander quoi que ce soit. » « Ne vous a-t-il pas parlé en notre propre langue ? » répondit Fidèle. « Parlez-lui donc exactement comme ça, à n’importe quel moment. Il comprendra ce que vous voulez et ce que vous demandez. Parlez-lui comme si vous étiez toujours une enfant, comme une toute petite fille parle à sa mère. Un jour, des gens ont amené de petits enfants à notre Sauveur, désirant qu’il leur impose les mains et les bénisse. Ses disciples ont essayé de les en empêcher mais il a dit, ‘Laissez les petits enfants venir à moi. Ne tentez pas de les empêcher, car le Royaume du Ciel appartient à ceux qui sont comme eux.’ Il a aussi dit, ‘Celui qui ne veut pas entrer dans le Royaume du Ciel comme un petit enfant n’y entrera jamais.’ Croyez en lui en toute sincérité, madame, tout comme croient les petits enfants. »

La vieille femme leva les yeux vers le ciel en disant, « O Seigneur Dieu, je te remercie de m’avoir rendu la foi que j’ai eue en tant qu’enfant. Tu es venu tout près de moi pour rassurer mon coeur au sujet de tout ce qui me fait peur. Tu as conduit ces gens chez moi pour qu’ils m’aident dans tout ce qui me dépasse. » Ils furent tous très contents de l’entendre, et en rendirent grâces à Dieu. Puis ils se mirent encore une fois en route, accompagnés par la vieille femme, vers l’endroit où demeurait l’ermite. Tout en marchant ils chantaient: « En Dieu seul je cherche du repos : en sa présence je trouve la sécurité. Dieu seul est mon rocher, ma tour et mon asile ; je ne serai jamais ébranlé. »

14. Chez l’ermite

Ils trouvèrent l’ermite assis près de sa ruine misérable, comme toujours, perdu dans ses pensées. Lorsqu’il les eut reconnus, il les regarda un moment avant de les saluer de la main ; puis ils s’assirent tous à ses côtés. Encore une fois il les regarda fixément avant de dire, « Eh bien, êtes-vous parvenus jusqu’au bout du chemin ? » « Vous aviez raison, » avoua Amsiggel, « ce chemin n’a pas de bout ! Néanmoins, nous avons trouvé en route ce que nous cherchions. Et vous ? Est-ce que vous méditez toujours ? Avez-vous trouvé du neuf ? » « Me voici, » répondit l’ermite, « exactement où vous m’avez laissé ! » Se tournant vers Fidèle, il s’enquérit, « Et vous, que pensez-vous du monde où nous habitons ? Ne dirait-on pas qu’un fléau affreux l’ait investi ? Le monde tout entier n’est-il pas pourri comme cette ruine, affligé par des maladies et toutes espèces de calamités ? « Vous avez raison, » répliqua Fidèle. L’ermite le regarda gravement, puis il dit, « Est-ce que le monde était comme ça dès le début, ou bien s’est-il passé quelque chose qui l’a gâché et a entraîné cette situation lamentable ? »

« Qu’en pensez-vous ? » répondit Fidèle, « Le Créateur du monde, comment est-il ? » « Il est parfait, » dit l’ermite. « Il ne fait aucun mal. » « Et ce Créateur, qu’est-il capable de faire ? » demanda Fidèle. « Evidemment, il peut tout faire, » répliqua l’ermite. « Tout à fait juste, » approuva Fidèle. « Alors, puisque le Seigneur Dieu est parfaitement bon, il voudrait créer le monde bon. Et puisqu’il peut tout faire, il serait parfaitement capable de le créer bon, n’est-ce pas ? » « C’est exact, » dit l’ermite, « mais puisqu’il l’a créé bon, que s’est-il donc passé pour le gâcher ? » Fidèle lui demanda, « Eh bien, qu’est-ce qui gâche le monde maintenant ? Qu’est-ce qui est pire que tout ? » Et l’ermite répondit, « Assurément, rien n’est pire que l’homme, qui tyrranise, fait la guerre et tue autrui. Mais nous avons aussi la maladie, la peste, des tremblements de terre et la famine, et ces choses-là ne sont pas la faute de l’homme : voilà ce que je n’arrive pas du tout à comprendre. Quel est le fléau affreux qui est tombé sur le monde ? »

« Ecoutez, tous, » dit Fidèle, « que je vous raconte ce qui s’est passé : Lorsque le Seigneur Dieu créa le monde, il observa tout ce qu’il eut fait et vit que c’était parfait. Il n’y avait aucune maladie et rien qui pouvait tuer : le monde était bon, tout comme Dieu est bon. Il y fit un jardin et il créa Adam et sa femme, en les instruisant à en prendre soin et de manger le fruit de tous les arbres…sauf l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. ‘Le jour où vous mangerez de cette arbre,’ dit Dieu, ‘le fléau de la mort tombera sur vous !’ Puis Satan apparut en forme de serpent et dit à la femme, ‘Mais non, il n’y aura pas de fléau ! Dieu vous a dit cela seulement parce qu’il craint que vous deveniez comme lui, ayant la connaissance du bien et du mal.’ La femme regarda l’arbre et elle fut séduite. Elle eut vraiment envie d’en manger et elle crut qu’il serait capable de lui donner la connaissance. Elle cueillit le fruit et le mangea ; elle en donna à son mari qui le mangea. Dieu appela Adam en disant, ‘As-tu mangé un fruit de l’arbre interdit ?’ Adam répondit, ‘C’est ma femme qui me l’a donné.’ Dieu dit à la femme, ‘Qu’as-tu fait ?’ Elle répondit, ‘Le serpent m’a dit que ce serait une bonne chose d’en manger.’ Puis la malédiction de Dieu tomba sur le serpent pour que l’homme et le serpent soient toujours des ennemis. Puis Dieu dit à la femme, ‘C’est avec des douleurs aigües que tu accoucheras et tu seras sous l’autorité de ton mari.’ Et il dit à Adam, ‘ Tu as mangé du fruit de l’arbre sur lequel j’avais mis l’interdit. Dorénavant il y aura une malédiction sur la terre à cause de toi. C’est avec peine et fatigue que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. La terre produira des broussailles et des épines et tu devras trouver de quoi manger parmi elles. Avec la sueur de ton visage tu auras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes toi-même à la terre, car tu as été fait de la terre et à la terre tu retourneras.’ » Fidèle marqua une pause avant de dire, « Voilà comment le monde a été gâché à cause de notre père Adam, car lui et sa femme ont désobéi à la parole de Dieu. Mais il n’y a pas qu’eux qui ont désobéi à sa parole. Leurs enfants jusqu’à cette génération présente lui désobéissent toujours. La maladie, la peine et la mort sont inévitables pour nous tous, parce que nous sommes si loin de ce que Dieu attend de nous. »

« Ce que vous dites est tout à fait juste, » approuva l’ermite. « Voilà pourquoi il y a ce fléau affreux dans le monde : parce que Dieu l’a maudit, et il ne lui reste plus aucun espoir. » « Il y a certainement une malédiction là-dessus, » dit Fidèle, « mais Dieu ne nous a pas laissés sans espoir, car il nous a envoyé quelqu’un qui est capable d’enlever le fléau – quelqu’un qui peut guérir les gens et leur donner une santé parfaite et la vie éternelle. Faites attention, et je vous raconterai une histoire concernant celui qui a apporté la bénédiction du Paradis à la terre. Un beau jour il sortait d’une ville, accompagné de ses disciples et d’une foule nombreuse. Un aveugle se trouvait là, appelé Bartimée, fils de Timée ; il était assis près de la route, et il mendiait. En apprenant l’identité de celui qui passait, l’aveugle cria à haute voix, ‘Aie pitié de moi, aie pitié de moi !’ On lui fit des reproches et on lui ordonna de se taire, mais il criait encore plus fort, ‘Aie pitié de moi !’. Notre Sauveur s’arrêta et dit de le faire venir. ‘Courage !’ dit-on à l’aveugle, ‘Lève-toi – voici qu’il t’appelle à lui !’ L’aveugle se leva d’un bond, jetant à côté son manteau, et vint vers lui. ‘Que veux-tu que je fasse pour toi ?’ demanda notre Sauveur. ‘Maître,’ répondit l’aveugle, ‘je voudrais voir !’ ‘Va donc,’dit-il, ‘ta foi t’a guéri.’ Aussitôt, il put voir et il le suivit sur le chemin. Et il y en avait beaucoup d’autres : des aveugles, des paralysés, des sourds, des épileptiques – il les guérit tous. »

« Celui que vous appelez votre Sauveur, » remarqua l’ermite, « il est clair qu’il était rempli du pouvoir de Dieu pour qu’il puisse guérir les gens de leurs maladies. Mais le fléau de la mort, voici le plus grand problème. » « Eh bien, » répliqua Fidèle, « il alla un jour à une ville nommée Naïn, accompagné de ses disciples et d’un grand nombre d’autres. Au moment où il approchait de la porte de la ville, on sortait un jeune homme qui était mort. Sa mère était veuve et elle n’avait d’autre enfant que lui. De nombreux habitants de la ville se trouvaient avec elle. Quand il la vit, il fut rempli de pitié pour elle. Puis il dit, ‘Ne pleure pas !’ Il s’avanca et toucha la planche. Ceux qui la portaient s’arrêtèrent. Il ajouta alors, ‘Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi !’ Le mort se leva et parla. Notre Sauveur le prit et le rendit à sa mère. Tout le monde fut saisi de crainte. Ils louèrent Dieu en disant, ‘Un grand prophète est apparu parmi nous ! Dieu est venu secourir son peuple !’ »

« Evidemment ce Sauveur eut le pouvoir de guérir les gens, » dit l’ermite, « et même le pouvoir de ressusciter les morts. Mais il y a toujours quelquechose dans ce monde qui l’afflige plus gravement que la maladie et la mort : c’est le conflit humain – des querelles et des disputes de tous les côtés ! » « Vous avez raison, » dit Fidèle. « Les gens ne savent ni bien se conduire ni être patients les uns avec les autres, ni comment s’entr’aider et faire le bien. Tout le monde est envieux des biens d’autrui, et peu disposés à les laisser prendre ce à quoi ils ont droit. » « Il n’y a pas de paix là où se trouvent les êtres humains, » reconnut l’ermite, « parce que c’est chacun pour soi. C’est un fléau continuel sur ce monde ! Et c’est le pire de tous ! » « Lorsqu’Adam a été créé, » répondit Fidèle, « il était parfait, mais quand il a désobéi à Dieu, il est devenu comme cette ruine. Et c’est pareil pour nous : nous ne ressemblons pas du tout à ce que nous étions au moment où Dieu nous a créés, car il s’est passé quelquechose qui nous a gâchés, tout comme il a gâché Adam. » « Je comprends maintenant ce qui nous est arrivé, » déclara l’ermite. « Nous avons désobéi à la parole de Dieu exactement comme Adam, et nous ne faisons plus ce que Dieu attend de nous. » « C’est exact, » dit Fidèle. « Donc, que faut-il faire à présent ? Nous avons besoin de quelqu’un qui peut reconstruire cette maison humaine et enlever le fléau de notre cœur. Il nous faut quelqu’un capable d’ôter le péché qui nous gâche. » « Qui est donc capable d’enlever le péché ? » demanda l’ermite.

Fidèle répondit, « Un beau jour, beaucoup de gens vinrent voir notre Sauveur ; la maison fut si remplie de monde qu’il ne resta aucune place à l’intérieur, ou même devant la porte. Quatre hommes arrivèrent, portant un homme paralysé, mais ils ne purent pas le faire entrer chez notre Seigneur à cause de la foule. Ils montèrent alors sur le toit, firent une ouverture au dessus du lieu où il se trouva, et descendirent la natte sur laquelle fut couché le paralytique. Notre Sauveur vit leur foi et dit au malade, ‘Mon fils, tes péchés sont pardonnés.’ Quelques maîtres de la loi s’y trouvèrent et se dirent en eux-mêmes, ‘Comment peut-il parler ainsi ? C’est du blasphème ! Qui peut pardonner les péchés sauf Dieu seul ?’ Mais notre Sauveur connut leur pensées et leur dit, ‘Pourquoi avez-vous de telles pensées ? Est-il plus facile de dire : ‘Tes péchés te sont pardonnés,’ ou de dire : ‘Lève-toi, prends ta natte et marche’ ? Mais je vous montrerai que je suis capable de pardonner les péchés.’ Il se tourna alors vers le paralytique en disant, ‘Lève-toi, prends ta natte et rentre chez toi !’ Aussitôt il se leva devant tout le monde, prit sa natte et s’en alla. Tous furent frappés d’étonnement et louèrent Dieu en disant, ‘Nous n’avons jamais vu de chose pareille !’ »

« Quelle merveille ! » s’exclama l’ermite. « Votre Sauveur a eu le pouvoir de guérir les malades, ressusciter les morts et même libérer les gens du fardeau de leurs péchés. Il a ôté le fléau d’eux tous – mais combien de temps depuis que tout cela a eu lieu ? » « Environ deux mille ans, » répondit Fidèle. « Ah ! » dit l’ermite. « Votre Sauveur n’habite plus ce monde, et le monde subit toujours le fléau ! » « Ecoutez soigneusement, » dit Fidèle, « ce que je vais dire. La première fois, il est venu nous montrer qu’il a le pouvoir d’enlever le fléau, mais il reviendra une seconde fois à la fin du monde, et en ce temps-là il l’enlèvera complètement et renouvelera tout. » « Combien nous désirons un tel temps, » soupira l’ermite, « quand le monde pourra être fait de nouveau ! Mais pour le moment il est extrêmement malade et tout à fait futile. » « Le temps est très proche, » répliqua Fidèle, « mais Dieu ne nous a pas laissés dans le monde pour que nous y restions seulement dans l’inutilité et la futilité. Celui qui est venu ôter le fléau nous a envoyés aider ceux qui en souffrent. Lui-même est allé partout, secourant les malades et soutenant les faibles…et il désire que nous fassions pareil. »

Puis Fidèle les regarda à tour de rôle en demandant, « Pensez-vous que nous puissions trouver le moyen de faire quelquechose de positif dans le monde avant qu’il ne disparaîsse ? Pouvons-nous augmenter un peu le bien qui s’y trouve et en réduire un peu le mal ? Regardez, qui a bâti cette maison ? Qui a creusé le puits ? Qui a planté les arbres ? Qui a coupé les épines ? Qui a déblayé le terrain ? Nos ancêtres n’ont-ils pas trouvé des choses utiles à faire dans ce monde ? » L’ermite répondit, « Ils ont fait tout cela parce qu’ils voulaient laisser à leurs enfants plus qu’ils ne possédaient eux-mêmes. » « Oui, voilà ce qu’il faut faire, nous aussi, » approuva Fidèle, « afin de laisser à nos enfants plus que nous ne possédons nous-mêmes. »

En entendant ceci l’ermite se leva. « Maintenant j’ai compris, » dit-il, « comment ma vie peut avoir un but utile. Tout d’abord, je vous accompagnerai pour secourir les gens que nous rencontrerons. Ensuite, je reviendrai rebâtir ma maison. » « Que Dieu vous bénisse ! » cria tout le monde. Alors Amsiggel prit la parole : « Nous ne vous appelerons plus ‘ermite’ (maître de la ruine) ; nous vous appelerons ‘maître de la maison neuve’ ! » Puis Fidèle chanta un psaume : « Chantez des louanges à Dieu, toute l’humanité ! Glorifiez-le, tous les habitants de la terre ! Comme son amour inébranlable envers nous est grand ! Il ne nous abandonnera jamais, ni dans ce monde, ni dans l’au-delà ! » Tous reprirent les paroles, chantant joyeusement ensemble.

15. Chez le bûcheron

Après ceci ils se levèrent tous, prêts à reprendre leur chemin à travers la forêt. En route Amsiggel leur raconta les idées du bûcheron. « Il regarde les étoiles et y voit la gloire de leur Créateur. Il observe le soleil brûlant et la rivière en crue et y voit sa puissance. Il examine les fleurs de la forêt et comprend que Dieu apprécie la beauté. Il regarde les insectes de la terre et aperçoit qu’ils ont été faits avec une grande sagesse. Mais il lui semble que notre Créateur nous a abandonnés et ne fait plus attention à nous. » Ils continuèrent à marcher jusqu’à ce qu’ils atteignent finalement la maison du bûcheron. Amsiggel l’appela mais personne ne répondit ! Il frappa à la porte mais il n’y avait personne ! Comme ils s’asseyaient pour se reposer, un garçon apparut, marchant à travers les arbres ; ils lui demandèrent, « As-tu vu le bûcheron ? » « Non, » répliqua-t-il. Amsiggel l’interrogea, « Sera-t-il absent toute la journée ou va-t-il bientôt revenir ? » « Lui seul connaît ses affaires ! » répondit le garçon. A peine avait-il parlé, qu’ils entendirent un bruit de pas qui avançaient sous les arbres, et le bûcheron apparut.

Il fut ravi de les voir et, ayant échangé des salutations chaleureuses avec Amsiggel et Tazouite il dit, « J’ai reconnu ta voix de loin quand tu as appelé, et aussitôt que je l’ai entendue je suis venu t’accueillir, toi et tes compagnons. Entrez tous dans la maison. » Il apporta des figues et des raisins et lorsqu’ils furent tous assis Fidèle remarqua, « Ce bûcheron nous a montré quelquechose de très important. Il a entendu la voix d’Amsiggel et il est venu tout de suite, sans tarder un moment, parce qu’Amsiggel est un ami qui lui est particulièrement cher. Et il nous a invité à entrer, nous aussi, parce que nous sommes les compagnons d’Amsiggel. » Il tourna son regard vers eux tous avant d’observer : « Dieu agit de la même façon. Chaque fois que nous l’appelons au nom de notre Sauveur, il nous entend et nous accueille tout de suite, parce qu’il aime beaucoup celui qui nous a emmenés à lui. »

« Je sais qu’il y a un Créateur qui a fait l’humanité, » dit le bûcheron, « mais il est loin à présent, au Ciel le plus haut, et il nous a laissés ici-bas dans ce monde où chacun doit se débrouiller lui-même. » Fidèle le prit par la main. « Regardez les oiseaux du ciel, » dit-il. « Ils ne labourent pas, ni ne moissonnent, ni n’amassent de récoltes dans des greniers, mais leur Créateur leur donne tout ce dont ils ont besoin. Et observe les fleurs de la forêt : elles sont mieux vêtues que Salomon dans la majesté de son royaume. Cela se fait parce qu’un père ne veut jamais laisser ses enfants se débrouiller seuls : il prend soin d’eux et pourvoit à tous leurs besoins. Si nous faisons autant nous-mêmes pour nos propres rejetons, notre Père au Ciel ne fera-t-il encore plus pour nous que nous faisons pour nos propres enfants ? » Puis Fidèle lui dit, « Dieu veut que nous lui racontions toujours nos soucis et nos besoins. Sa parole dit, ‘Demandez à Dieu et il vous le donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez à sa porte et il vous ouvrira.’ »

Le bûcheron avait des doutes. « Pensez-vous que Dieu s’occupe vraiment de nous comme un père qui aime ses enfants ? » demanda-t-il. « Mais quelqu’un qui se soucie de ses enfants, ne les protège-t-il pas de tout ce qui les fait pleurer ? » « Voilà exactement ce qui s’est passé, » précisa Fidèle. « Notre Sauveur est venu ôter tout ce qui nous effraie et nous fait peur. Il a rempli nos cœurs de paix et d’espoir. » « Combien nous remercions Dieu pour cela ! » dit Amsiggel, et tous les autres ajoutèrent, « Amen, amen ! ». Le bûcheron s’étonna : « Croyez-vous donc tous à ce Sauveur ? » L’ermite dit, « Il est venu enlever le fléau affreux de ce monde. » La vieille femme dit, « Il nous a fait entrer dans un abri sûr. » Le nomade dit, « Il nous a montré comment obtenir la faveur de Dieu. » Hamou-le-Nouveau dit, « Il a transformé de mauvais gens et ils sont devenus bons aux yeux de Dieu et de l’homme. » Le forgeron dit, « Il a réglé la dette qui pesait sur nous. » Son frère dit, « Il a fait la paix entre nous et Dieu pour que nous ne craignions plus le Jour du Jugement. »

« Maintenant nous avons toutes ces choses, tout comme nos frères ont dit, » affirma Fidèle, « mais dans le temps à venir il y aura encore plus que ceci, car la sagesse de Dieu et son pouvoir, par lesquels il a créé ce monde, en feront par la suite un autre. Ce vieux monde sera anéanti par le feu et il créera un autre, plein de tout ce qui est bon et qui est beau. De nos jours on appelle notre Sauveur ‘Maître de l’Heure’ parce qu’il reviendra à la fin de l’âge pour ressusciter les morts et les faire entrer dans la nouvelle vie. Il a dit lui-même, ‘Ne vous étonnez pas de ceci, parce que l’heure viendra où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront ma voix, et ils en sortiront.’ Il séparera ceux qui croient en lui de tous les autres et emmenera ceux qui lui appartiennent partager la vie qui est meilleure que la vie de ce monde. »

« Mais comment les morts se lèveront-ils de la terre ? » questionna le bûcheron. « Le corps ne redevient-il poussière ? Comment est-ce qu’il se lèvera ? » « Eh bien, réfléchissez au cas du charbon de bois, » répondit Fidèle. « Il y a quelque temps, ce morceau de charbon était un bâtonnet de bois. Si on le casse, il tombe en morceaux. Si on lui donne un grand coup, il est réduit en poudre. » Mais si vous enterrez ce charbon, il ne pourrira ni s’abîmera jamais. Laissez-le pour cinq ans, été et hiver, et il restera exactement le même. Alors, dites-moi, qu’est-ce qui est entré dans le charbon de bois pour le rendre impérissable ? » « Le feu y est entré, » répliqua le bûcheron, « et l’a changé en charbon. » « Mais qu’est-ce que c’est que le feu ? » demanda Fidèle. « Nous savons que le feu détruit tout ce qu’il touche ; pourtant, il a rendu ce morceau de bois indéstructible. Ceci est une merveille du Seigneur Dieu. Et s’il sait faire une chose pareille dans cet Age du Fléau, ne pourra-t-il faire beaucoup plus quand il fera toutes choses nouvelles ? Il changera ce faible corps qui meurt en un corps robuste qui durera toujours. Il transformera ce corps temporel en un corps qui convient à l’éternité. »

« Ce que vous dites est vrai, » approuva le bûcheron, « car je l’ai vu chez les créatures de la forêt. Par exemple, il y a le têtard qui est noir et nage dans l’eau, puis il grandit et fait pousser des jambes pour ensuite devenir une grenouille verte qui saute sur terre ferme. Ou la chenille aux pattes nombreuses qui mange des feuilles de l’herbe, et devient par la suite un papillon qui boit dans les fleurs et voltige dans le ciel. Si Dieu sait changer le corps des insectes, il ne lui sera pas difficile de changer notre corps humain aussi. » Puis le bûcheron enchaîna, « Tout ceci peut être aperçu par celui qui observe, mais si vous n’étiez pas venus je n’en aurais jamais su la signification. » « Nous devrions remercier Dieu, » dit Fidèle, « parce qu’il nous a montré la vérité telle qu’elle est. »

Ils levèrent donc la voix en chantant, « Louez Dieu, car il est bon ; il agit toujours selon son amour inébranlable). » Ils passèrent quelques jours chez le bûcheron avant de reprendre encore une fois le chemin qui menait au village d’Amsiggel et Tazouite. Il les accompagna.

16. Dans le village

Sortant de la forêt, ils poursuivirent leur route parmi des champs. Ils remarquèrent combien la terre était sèche et pleine de crevasses, ayant grand besoin de pluie. Comme ils s’approchaient du village, ils causaient l’un avec l’autre – tous sauf Tazouite, qui était silencieuse. Elle s’approcha de Miel. « Faut-il vraiment que nous rentrions dans notre village, mon frère et moi ? » demanda-t-elle. « Ne pouvons-nous pas rebrousser chemin pour demeurer chez vous ? Tout ce qui nous attend ici, c’est des ennuis ! » « Ne t’inquiète pas, Tazouite, » répondit-elle. « Nous avons avec nous Celui qui sait te protéger de tout ce qui te cause des ennuis. »

Un peu plus loin Tazouite lui parla encore une fois. « Je plains beaucoup la vieille femme, la pauvre ! » s’exclama-t-elle. « Son mari l’a renvoyée, on lui a enlevé ses enfants, et maintenant elle est seule dans la forêt sans que personne ne s’occupe d’elle. » « Pour nous qui sont appelés le Peuple de la Paix, » dit Miel, « le divorce n’est pas permis. Le jour du mariage, le marié et la mariée font une alliance, en donnant leur promesse d’être toujours loyal et patient l’un avec l’autre. » « Quelle merveille ! » s’écria Tazouite. « Au début, » enchaîna Miel, « Dieu a créé un seul homme et lui a donné une seule femme – non pas deux ou quatre – pour qu’ils s’aident l’un l’autre à parcourir les mauvais moments et se réjouissent ensemble pendant les bons moments. Quant à la vieille femme, nous ne savons pas encore ce qui lui arrivera ou comment exactement Dieu la bénira, mais il est écrit dans sa parole, ‘Ceux qui aiment Dieu, ceux qu’il a appelés selon son plan, nous savons qu’il leur fait du bien dans tout ce qui leur arrive.’ J’ai confiance en cette promesse : sans aucun doute, il lui fera du bien ! »

Tout en marchant, Amsiggel pensait à son ennemi Iguider, celui qui l’avait tourmenté dans le passé. Pendant qu’il réfléchissait à ces choses, il commença à pleuvoir ; ils s’abritèrent sous un arbre térébinthe. « Qu’est-ce qui te tracasse, Amsiggel ? » s’enquérit Fidèle. « Je me suis souvenu d’un ennemi que j’ai en cet endroit, » dit-il, « et je ne sais pas que faire à son sujet. » Ils se turent, en regardant tomber la pluie. Puis Fidèle lui dit, « Regardez ces champs, combien la terre est sèche. Les villageois ont grand besoin d’eau et en ce moment même Dieu leur a envoyé du soulagement, comme si nous leur avions apporté nous-mêmes une bénédiction du ciel. Voici ce que Dieu fait en sa bienveillance – alors, qu’en penses-tu, Amsiggel ? Ne devrions-nous pas, nous aussi, faire du bien à ceux qui nous ont maltraités ? Notre Sauveur a dit, ‘Soyez bons envers vos ennemis et demandez à Dieu de prendre en miséricorde ceux qui vous maltraitent – ainsi vous serez comme Dieu qui est au Ciel.’ » Fidèle le fixa du regard et remarqua, « O Amsiggel, nous ne savons pas encore ce que Dieu va accomplir dans ton village ! »

Lorsque la pluie s’arrêta, ils reprirent la route. Après environ une demi-heure de marche, ils arrivèrent au village : c’était le soir. Ils furent très étonnés de trouver le village tout silencieux comme s’il était désert – personne dans les champs ni sur le seuil de l’épicerie. Lorsqu’ils arrivèrent devant la maison d’Amsiggel et Tazouite, ils trouvèrent quelques hommes sur le pas de la porte. Amsiggel les interrogea, « Qu’est-ce qui se passe ? » « Il y a une maladie dans tout le village, » répondirent-ils. « Quelques-uns sont morts et d’autres sont mourants. Ton grandpère, le pauvre, est à l’intérieur et ça se passe plutôt mal pour lui. » Amsiggel les questionna au sujet de son père : « Est-ce qu’il est revenu ou est-il toujours en ville ? » « Ses nouvelles ne sont pas du tout ce que tu as envie d’entendre, » répliquèrent-ils. « Il est en prison. »

Amsiggel et Tazouite entrèrent voir le vieillard. Ouvrant ses yeux, il les aperçut et ils s’approchèrent de lui. Le vieillard souffla, « Si seulement elle pourrait revenir pour que je la voie avant de partir ! Chacun de nous paie le prix pour ce qu’il a fait ! » « Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Pépé, » dit Amsiggel. Tazouite pleurait. Puis ils entendirent un bruit à l’entrée de la pièce et la vieille femme entra, un verre à la main. Elle le donna à Tazouite en disant, « Fais-lui boire ceci. » Amsiggel et Tazouite furent extrèmement surpris ; ils le donnèrent au vieillard. Il prit le verre et but le médicament, puis ferma les yeux et peu à peu il s’endormit. Ils quittèrent alors la pièce, pleurant, sans savoir s’il allait vivre ou mourir.

Puis Fidèle les rassembla. « Il se fait tard, » dit-il. « Montrez-nous où se trouve une source, parce que nous n’allons pas puiser de l’eau dans le puits d’ici ! » Ils partirent alors apporter de l’eau de la source, et après environ une heure la nuit tomba. Ils se rassemblèrent tous dans la cour de la maison en priant : « O Seigneur Dieu, tu as créé le monde et tout ce que s’y trouve. Nous savons que tu es capable de guérir le vieillard et nous te demandons de révéler ta sagesse, ton pouvoir et ta bonté aux gens de ce village et de lui rendre sa santé, au nom de notre Sauveur. » Tout le monde dit « Amen. »

Une heure passa et tout le monde succomba au sommeil, sauf Amsiggel et Fidèle, qui firent le guet. Environ trois heures plus tard, le vieillard se réveilla et demanda à boire ; ils lui en donnèrent. Le lendemain matin, lorsqu’ils se réveillèrent tous, le vieillard était toujours profondément endormi. Les voisins entrèrent en apportant de la bouillie et Fidèle leur demanda, « Est-ce seulement dans ce village qu’on est malade, ou dans d’autres villages aussi ? » « Nous sommes les seuls, » répondirent-ils. « Il semble bien que Dieu nous punit pour nos méfaits, parce que les autres villages vont parfaitement bien. » Puis Amsiggel et Fidèle allèrent jeter un coup d’œil au puits. Il n’y avait rien de particulier à voir, mais ils remarquèrent une odeur assez désagréable. Fidèle descendit jusqu’à ce qu’il atteignît l’eau, puis il remonta et dit à Amsiggel, « Il est plein de poissons ! »

Ils rentrèrent à la maison pour appeler leurs compagnons. Quand ils y arrivèrent, ils trouvèrent le vieillard assis dans son lit, la fièvre partie. En les aperçevant, il dit, « Venez, tout le monde : j’ai quelquechose à vous dire ! » Ils se rassemblèrent autour de lui et il dit, « J’ai fait une chose dont j’ai honte. J’ai fait attention aux mensonges malveillants de quelques femmes qui se sont interposées entre ma femme et moi. » Puis il prit la vieille femme par la main en disant, « Cette femme bénie m’a sauvé la vie. Je l’ai traitée très mal, mais elle par contre m’a traité très bien. Je l’ai chassée de la maison, mais elle a chassé la fièvre de mon corps ! Dites-moi alors, vous tous, ce que je dois faire. » Ils se turent, puis Fidèle prit la parole : « Prenez-la, » dit-il avec bienveillance, « comme Dieu le désire. Elle est votre femme et il est écrit, ‘Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas’. » Ce dicton leur plut à tous et Amsiggel déclara alors, « Nous avons vu aujourd’hui que Dieu sait réunir ceux qui étaient séparés. » Le bûcheron ajouta, « Il sait pourvoir à tous nos besoins ! » L’ermite enchaîna, « Il sait reconstruire ce qui était ruiné ! » Le nomade dit, « Il sait nous faire sortir de n’importe quelle difficulté ! » Hamou-le-Nouveau s’exclama, « Il sait transformer le mal en bien ! » Le forgeron remarqua, « Il sait nous libérer de tout ce dont nous avions honte ! » Ensuite, en les regardant tous à tour de rôle, la vieille femme affirma, « Il sait nous faire entrer dans la sécurité parfaite ! Au cours de mon songe il m’a dit, ‘Dans la vie de ce monde tu verras la bonté de Dieu.’ Et maintenant en effet je l’ai vue. »

Ils parlaient toujours quand un homme entra. Tazouite poussa un cri perçant. « Papa ! » s’exclama-t-elle. C’était bien le père d’Amsiggel et de Tazouite, le fils du vieillard et de la vieille femme. Ils se précipitèrent à sa rencontre, tout le monde parlant et posant des questions en même temps, et remerciant Dieu. Il demanda le silence pour qu’il puisse leur raconter ce qui s’était passé. « Un jour, » dit-il, « j’ai demandé au chef qu’il me paie. Il a refusé, donc j’ai fini par me bagarrer avec lui, et on m’a emmené en prison. Mais je remercie Dieu pour tout cela, car dans la prison j’ai rencontré deux hommes. Je leur ai demandé ce qu’ils avaient fait et ils m’ont dit qu’ils n’avaient fait aucun mal. On n’avait qu’une seule chose contre eux : ils priaient Dieu au nom du Christ. Je leur ai dit, ‘Ce n’est pas un méfait que de prier !’ En effet, lorsqu’on les a interrogés, on a trouvé qu’ils n’avaient rien fait contre la loi et ils ont été relâchés tout de suite. Mais ils ont discuté avec moi au sujet du Christ, disant que Dieu l’avait envoyé pour qu’il fasse une alliance de paix entre Dieu et l’humanité. Leurs paroles m’ont impressionné. Je leur ai demandé où ils avaient entendu ces choses et ils m’ont affirmé qu’il y a beaucoup de gens dans notre pays qui croient comme eux. »

Quand ils entendirent tout ceci, ils furent remplis de joie et remercièrent Dieu. Puis Fidèle se leva et saisit la main du père d’Amsiggel et de Tazouite en lui disant, « Aujourd’hui nous avons vu que notre Sauveur a dit la vérité lorsqu’il a déclaré, ‘Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit aura la lumière de la vie et ne marchera jamais dans les ténèbres.’ » Leur père s’étonna beaucoup. Il les regarda tous en disant, « Est-ce que vous croyez en Christ, vous aussi ? » « Les gens de notre village, » répondit Fidèle, « ont pris la voie du Christ il y a longtemps. » En entendant ceci, il s’étonna davantage. « Les gens d’antan croyaient-ils eux aussi au Christ ? » demanda-t-il. « Beaucoup d’entre eux étaient chrétiens, » répondit Fidèle, « et il y avaient parmi eux de grands savants. Ils appartenaient à notre patrie et ils sont célèbres jusqu’à ce jour partout dans le monde. » « Ils nous ont laissé un livre ancien, » ajouta-t-il, « dans lequel est écrit le récit de ce que le Christ a dit et ce qu’il a fait. » Leur père lui posa la question : « Est-ce que vous l’avez toujours, ce livre ? » « Mais oui, nous l’avons toujours, » répliqua Fidèle, « et bien qu’il soit très ancien, il n’en manque pas une seule page. » « Est-ce que vous le lisez tous ? » s’enquérit-il. « Chacun de nous prend là-dedans ce dont il a besoin, » répondit Fidèle, « et il le recopie à la main afin de le mémoriser et de le mettre en pratique dans sa vie. » En entendant ceci, tout le monde se réjouit et s’émerveilla de tout ce que Dieu avait fait.

17. La voie de la paix

Après cela ils allèrent au puits ; ils enlevèrent les poissons avec des seaux, tout en versant l’eau sur un terrain vague. Ils continuèrent ce travail pendant cinq jours, jusqu’à ce qu’ils eussent nettoyé le puits à fond. Ils y mirent alors un produit afin de tuer tout ce qui y restait.

A ce moment-là plusieurs personnes passèrent, traînant un jeune homme attaché avec des cordes. Amsiggel le reconnut comme Iguider. « Qu’est-ce qu’il a fait ? » demanda Amsiggel. « Ce misérable, » répondirent-ils, « a volé notre vache. Et la semaine dernière il a volé de l’orge à l’hameau d’Aït-Sukka. Puis hier il a volé la sacoche d’Addi dans le potager. C’est lui en effet qui a pris la caisse dans l’épicerie à l’époque où les villageois t’ont chassé ! » « Laissez-moi lui dire un mot, s’il vous plaît, » répliqua Amsiggel. Ils s’arrêtèrent et Amsiggel lui dit, « Iguider, est-ce bien vrai que tu as fait tout cela ? » « Je suis dans le pétrin ! » répondit-il. « Cette maladie a tué mon père et ma mère, et mes petits frères et mes sœurs n’ont personne sauf moi. Et quant à moi, on me conduit actuellement chez le caïd ! » « Ne t’inquiète pas pour ta famille, Iguider ! » s’exclama Amsiggel. « Nous en prendrons soin jusqu’à ce que tu reviennes. » « Mais pourquoi, Amsiggel, » demanda-t-il, « me fais-tu du bien, tandis que moi, je ne t’ai fait que du mal ? » « Je vais t’expliquer pourquoi, » répondit-il, « alors tu seras heureux, toi aussi, et tu connaîtras la Voie de la Paix. »

Cette nuit-là, Amsiggel rêva. Dans son rêve il vit un ange se tenant dans la pièce où dormait le vieillard. L’ange lui donna une pelle et lui montra où il devait creuser, dans le coin de la pièce. Il creusa jusqu’à ce qu’il frappât quelquechose de solide, puis il creusa encore, et apparut une grosse caisse en bois. Il ouvrit la caisse et la trouva pleine d’or et d’argent. Quand il se réveilla le lendemain matin, il alla raconter son rêve à son grandpère. Le vieillard le regarda avant de dire, « Bon, le moment est venu pour moi de délivrer ce que le Seigneur Dieu m’a confié. Apporte la pelle ! » Amsiggel se mit à creuser dans le sol du coin jusqu’à ce qu’il rencontrât quelquechose de solide. A mesure qu’il enlevait la terre, une caisse apparut, exactement comme celle de son rêve. Lorsqu’ils l’ouvrirent, ils la trouvèrent remplie de bracelets et de broches en or et en argent. Amsiggel demanda, « D’où vient toute cette richesse, Pépé ? » « Mon père à moi était orfèvre, » répondit le vieillard, « au service du roi. Il m’a laissé tout ceci en disant, ‘Cache-le dans un endroit sûr jusqu’à ce que tu trouves quelqu’un capable de faire la paix entre nous et Dieu et entre l’homme et ses voisins, et entre l’homme et soi-même.’ Et Dieu nous a montré que maintenant le temps de cette paix est arrivé. » « Mais qu’allons-nous faire de ces biens, Pépé ? » s’enquérit Amsiggel. « Nous allons en faire du bien ! » répliqua-t-il. « Lance-toi, mon cher garçon : fais construire une école où les enfants trouveront une réponse à toutes leurs questions, fais construire une clinique où les malades seront guéris, fais construire un atelier où les pauvres gagneront leur vie, et ainsi tu donneras de la vie nouvelle et de l’espérance solide au village tout entier. »

« O Pépé ! » s’exclama Amsiggel. « Tu as vu tout ceci de loin et tu as tout compris et tout su avant que ça se passe ! » « Je ne savais rien, » répondit le vieillard, « mais j’ai toujours vécu d’espoir, depuis le moment où il est né un garçon parmi le tonnerre et la foudre, un sourire aux lèvres. Cette nuit-là j’ai dit, ‘Une tempête nous a apporté cet enfant, mais il survivra à la tempête. Né dans les ténèbres, il nous conduira à la lumière ; né dans le tonnerre et la foudre, il nous apportera la paix qui nous délivrera de tout ce qui nous abat.’ Et maintenant Amsiggel, tu as fait tout ce que j’ai imaginé, puisque tu as découvert la Voie de la Paix. » « Crois-tu, Pépé, » questionna Amsiggel, « en notre Sauveur ? » « J’ai vu de mes propres yeux, » répliqua-t-il, « celui qui sait transformer l’infamie en honneur, le conflit en paix, les larmes en joie, la malveillance en bonté, des ennemis en amis bien-aimés. J’ai observé les miracles qu’il a accomplis parmi nous : qu’est-ce qu’il me faut de plus pour croire en lui ? Il n’y a personne d’autre capable de faire la paix entre l’homme et Dieu, entre l’homme et son voisin, ou entre l’homme et lui-même, sauf lui seul. » Puis le vieillard dit, « A présent j’ai accompli ce qui a été ordonné pour moi, ayant délivré ce que Dieu m’a confié. J’ai passé assez de temps dans ce monde, et maintenant j’ai envie d’entrer dans l’abri sûr et éternel. J’ai confiance en celui en lequel j’ai cru, qu’il gardera ce que je lui ai confié jusqu’au Dernier Jour. » Amsiggel pleura, mais le vieillard dit, « Ne pleure pas, mon enfant. Je te laisse en paix et en repos jusqu’à ce que nous nous rencontrions au Paradis. » A peine avait-il prononcé ces paroles, que son esprit prit son départ.

La vieille femme continua à vivre avec Amsiggel et sa sœur. Elle faisait la cuisine, apportait l’eau, lavait le linge, et s’occupait d’eux et de leurs hôtes, aussi bien que les frères et sœurs d’Iguider. Tout le monde aidait avec le travail de construction selon les paroles du vieillard. Leur père rentra en ville et envoya une lettre parlant de son travail et des chrétiens avec lesquels il se réunissait.

Plusieurs mois s’écoulèrent et les hôtes décidèrent de rentrer, chacun chez soi – tous à part la vieille femme, qui restait là. Tous les deux mois ils revinrent voir Amsiggel et Tazouite, et ils se réunissaient tous pour louer Dieu, lire sa parole et s’encourager les uns les autres. Jour après jour Amsiggel enseignait dans l’école et les enfants l’interrogaient au sujet de tout ce qu’ils ignoraient, et il les instruisait concernant la connaissance du monde et du Paradis, à partir des livres que lui apportaient le Peuple de Paix. Tazouite travaillait dans la clinique, distribuant les remèdes de la vieille femme à tous les malades. D’autres travaillaient dans l’atelier, fabriquant des couvertures en laine, des sandales en cuir et des ustensiles et des meubles en bois. Tout ce qu’ils produisaient était solide et bien fait, et ils le vendaient dans le souk. Leurs marchandises étaient très demandées et on avait l’habitude de dire, « Voici qui est solide et fait avec soin – c’est bien du travail du Peuple d’Amsiggel. »

Après quelques mois encore, Amsiggel se maria avec Miel. Ils firent une ferme alliance de toujours s’entr’aider, avec loyauté et patience. Quand Iguider fut relâché de prison, il s’embarqua lui aussi sur la Voie de la Paix, regrettant tout le mal qu’il avait fait dans le passé. Tazouite se rendit compte de combien il avait changé, puisqu’il aidait tous ceux qui souhaitaient apprendre un nouveau métier. A la longue il demanda Tazouite en mariage et ils firent eux aussi une ferme alliance ensemble.

Ainsi se fit-il que le village se remplit de paix et de la bénédiction de Dieu. Beaucoup vinrent voir ce que faisait le Peuple d’Amsiggel, et beaucoup crurent pendant ces jours-là et firent passer la nouvelle à d’autres villages. La paix de Dieu se répandit donc partout dans notre pays et atteignit tout endroit. Ils chantèrent, « O Seigneur Dieu, ton nom est grand dans le monde entier, » et « La terre appartient à Dieu, et tout ce que s’y trouve ; le monde appartient à Dieu, et tous ceux qui y demeurent. »