5. La vieille femme

La piste serpentait entre les arbres. Amsiggel et Tazouite marchèrent jusqu’à midi ; ils étaient alors fatigués et avaient soif. Ils aperçurent une vieille femme qui ramassait des herbes. Tazouite la héla, « S’il vous plaît madame, avez-vous un peu d’eau à boire ? » « Venez ici, » répondit-elle, « que je vous emmène à la source. » Ils la suivirent, passant à côté d’une petite hutte faite de roseaux et de branches de laurier-rose, et montèrent par un chemin jusqu’à ce qu’ils arrivent à une source d’eau fraîche.

Lorsqu’ils eurent bu tout leur content, ils se couchèrent par terre pour se reposer. Sous peu, le sommeil s’empara d’eux. Après quelque temps Amsiggel se réveilla en entendant la vieille femme pleurer. Il réveilla sa sœur et ils lui demandèrent, « Qu’avez-vous, madame ? Pourquoi pleurez-vous ? » Tazouite la prit par la main en disant, « Qu’est-ce qui ne va pas, madame ? » « Oh, que le monde est dur ! » répliqua-t-elle. « Vous ne pouvez pas savoir combien il est dur avant de l’avoir vécu vous-mêmes ! » Ils étaient vraiment désolés pour elle. « Ne pleurez pas, madame ! » dirent-ils. « Racontez-nous donc ce qui s’est passé. » « Pauvre de moi ! » s’exclama la vieille femme. « Je n’ai pas un ami au monde ! Personne ne pense à moi maintenant que j’ai vieilli. Depuis mon plus jeune âge j’ai toujours raconté mes ennuis à Dieu, mais à présent que tout le monde m’a abandonnée, lui aussi m’a abandonnée – il ne m’entend ni m’aime plus. Il ne m’a laissé que des ennuis et la tristesse. » « Même si d’autres oublient, nous n’oublierons jamais votre gentilesse envers nous, » dit Tazouite. « Voyez-vous ce foyer ? » répliqua la vieille femme « et le feu ? Les étincelles s’envolent en haut et le bois carbonisé s’affaisse. Les bonnes œuvres qu’on fait s’envolent et ne vous laissent que la cendre. » « Mais les bonnes œuvres ne s’envolent-elles pas jusqu’à Dieu ? » demanda Tazouite. « Qui sait ? » dit la vieille femme. « Qui sait si elles arrivent jusqu’à Dieu ou non ? Nous nous trouvons parmi les cendres – voici tout dont je suis sûre. »

« Assez de larmes, madame ! » dit Tazouite. « Racontez-nous seulement vos ennuis pour que nous puissions peut-être trouver le moyen de vous aider. « Est-ce que vous voulez vraiment savoir ? » s’étonna la vieille femme. Puis elle les fixa tous deux du regard en disant, « Que Dieu vous protège d’ennemis comme ceux qui sont venus me séparer de mon mari ! Ils m’ont accusée de ce que je n’ai jamais fait. Il m’a renvoyée de la maison, donc je suis rentrée chez mes parents. Mais quand j’y suis arrivée, j’ai découvert qu’ils étaient tous morts. Notre maison était habitée par des inconnus, qui l’avaient prise par la force. Je suis tombée évanouie. Lorsque je suis revenue à moi, je me suis rendue compte qu’on m’avait volé mes deux derniers sous. Je me suis effondrée encore une fois par terre, ne sachant que faire ni où aller. On avait pris tout ce que j’avais : mon mari, mes enfants, ma demeure, même mon argent. Regardez comme Dieu m’a affligée ! Me voici donc dans la forêt parmi les bêtes sauvages, entourée de démons. Chaque jour je ramasse des herbes, des feuilles et des fruits de la forêt. J’en mange plusieurs et avec d’autres je fabrique des remèdes pour guérir les malades. Mais, quant à vous, où allez-vous ? Vous êtes sûrement bien loin de votre famille ? »

« Nous recherchons un lieu de paix et de sécurité, madame, » dit Tazouite. « Eh bien, c’est certainement le Paradis que vous cherchez, » répliqua la vieille femme. « Vous ne trouverez ni paix ni sécurité ici-bas. Regardez, tout ce qui vit étend les bras vers le ciel, désirant ardemment atteindre au Paradis. L’herbe surgit de terre ; les roseaux poussent du sol ; les arbres se dressent bien haut ; les enfants grandissent ; les chamois grimpent parmi les pics, et les oiseaux planent au-dessus de tous. Chacun tâche de s’approcher du Seigneur Dieu – mais lequel d’entre eux peut atteindre sa demeure, le Paradis ? Regardez ce qui arrive à eux tous. Tout ce qui a envie de monter se fait repousser en bas de vive force. L’herbe flétrit ; les roseaux fléchissent ; les arbres tombent ; les chamois descendent dans les vallées ; les oiseaux reviennent se percher ; et les enfants meurent. Ils retournent tous à la terre dont ils sont faits. Personne n’atteint les hauteurs ni obtient la sécurité qu’il désire si ardemment. »

« J’ai entendu dire, » dit Amsiggel, « que tous les hommes au Paradis seront comme de grands rois. » En entendant ceci, Tazouite le fixa d’un regard interrogateur. « Alors, qu’y a-t-il de nous, les femmes ? » rétorqua-t-elle. « Est-ce que nous ne serons pas en Paradis, nous aussi ? » La vieille femme prit la parole encore une fois : « Nous n’entrons même pas dans la mosquée, » dit-elle. « Comment donc pourrions-nous entrer au Paradis ? Nous les femmes ne savons même pas faire nos prières, et nous ne comprenons pas les paroles qu’on récite. Nous n’avons rien à voir avec ces affaires-là. » « Ne pleurez pas, madame ! » supplia Tazouite. « Dieu nous sera miséricordieux, si c’est sa volonté. » « Mais comment pouvons-nous savoir, » sanglota la vieille femme, « si c’est sa volonté ou non ? » « On dit que Dieu est miséricordieux, » dit Tazouite. « Mais qui sait ? » insista la vieille femme. « Qui sait s’il sera miséricordieux, à moi, ou à toi, ou à ton frère ? Si seulement quelqu’un pourrait soulager nos cœurs de tout ce que nous craignons, dans ce monde et dans l’au-delà ! »

« Croyez seulement en Dieu, madame, et supportez tout patiemment, » dit Amsiggel. « Combien de fois ai-je entendu ces paroles, » s’exclama la vieille femme, « mais elles ressembent à la lune pour quelqu’un qui marche dans les ténèbres : croissant et décroissant, grandissant et diminuant, allant et venant, et personne ne sait si elle éclairera son chemin jusqu’à la maison. Nous languissons d’entendre quelquechose de fiable, quelquechose qui ressemble au soleil, qui brille toute la journée et ne manque pas d’éclairer le chemin qui nous amène à notre destination voulue. Oh, que nous sommes misérables ! Qui peut nous soulager de cette crainte et ce doute ? Qui peut nous sauver de la souffrance et de l’angoisse ? Qui peut nous emmener à un abri sûr dans ce monde et celui qui est à venir ? » « Nous sommes en train de chercher, mon frère et moi, » dit Tazouite, « si nous pourrons trouver quelqu’un qui sait tout ceci. Si nous réussissons, nous reviendrons vous le dire ! » « Allez donc, » dit la vieille femme, « chercher quelqu’un qui peut nous emmener à un abri sûr ! »

« C’est convenu, madame, » approuva Amsiggel, « mais avant de partir, nous pouvons sûrement vous aider de quelque manière. » Ils se mirent donc au travail : ils rangèrent la hutte et déblayèrent le chemin qui menait à la source. Ils apportèrent quelques grosses pierres et construisirent un bon foyer pour elle. Puis ils la donnèrent un baiser sur le front et partirent encore une fois sur la piste.

Ils continuèrent à marcher jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un torrent. Plusieurs personnes se tenaient sur la rive, ne pouvant pas traverser parce qu’il coulait avec violence et avait emporté le pont. Quelques hommes apportèrent des troncs d’arbre et des cordes. Ils les lièrent ensemble, puis les traînèrent de façon à ce qu’ils puissent enjamber le fleuve d’une rive à l’autre. Ensuite, lorsqu’ils eurent maintenu les deux bouts avec de lourdes roches pour que le pont soit solide, les gens traversèrent. Amsiggel et Tazouite étaient en train de traverser quand ils entendirent un cri aigu derrière eux. Ils se retournèrent pour regarder. Une femme avait glissé du pont. Elle fut entraînée dans le torrent. Tous les gens hurlèrent et à se précipitèrent vers elle, mais le courant était trop fort et il l’emporta avant qu’on ne puisse l’atteindre. Amsiggel et Tazouite furent extrêmement peinés. « Qui sait quand Dieu peut appeler n’importe qui d’entre nous ? » dit Tazouite. « Et qui sait où nous en serons avec Dieu s’il le fait ? » répondit Amsiggel. Au crépuscule ils se trouvèrent encore dans la forêt ; ils y dormirent donc jusqu’au matin.