1. La naissance

La nuit où naquit Amsiggel, il faisait noir et il régnait un brouillard glacé. Des éclairs aveuglants illuminaient la montagne ; le tonnerre explosait dans les falaises ; un vent puissant précipitait la pluie contre la porte de la maison. C’est en cette nuit-là qu’il naquit l’enfant Amsiggel ; il sortit du sein de sa mère en souriant !

« Pauvre petit ! » s’écria la Grand-mère, « né dans une tempête par une nuit des plus noires ! »
« Que deviendra cet enfant ? » lui demanda l’assistance. « Orageux seront ses jours, » déclara-t-elle, « et sa vie remplie de tempêtes ! » « Pas du tout ! » protesta le Grandpère, « Regardez, il nous observe comme s’il comprenait tout; il sourit sur le monde comme s’il connaissait l’avenir. » A ce moment-là, ils levèrent leurs yeux et aperçurent la pleine lune qui se promenait sur les nuages échevelées de la nuit, entourée d’une auréole brillante. « Ecoutez mes paroles ! » déclara le vieillard. « Une tempête nous a apporté cet enfant, mais il survivra à la tempête. Né dans les ténèbres, il nous conduira à la lumière; né dans le tonnerre et la foudre, il nous apportera la paix et nous délivrera de tout ce qui nous abat. » En entendant ceci l’émerveillement s’empara de tous. « Nous appelerons cet enfant Amsiggel, » poursuivit le vieillard, « car il dénichera des choses cachées; il découvrira ce que nous avons toujours ignoré et nous montrera la Voie de la Paix. »

Deux ans s’écoulèrent, puis naquit une petite fille, une soeur pour Amsiggel. Ils lui donnèrent le nom Tazouite. Elle vint au printemps, à midi ; les arbres fruitiers étaient en fleurs, les pousses vertes d’orge surgissaient de terre et les oiseaux chantaient d’allégresse dans les prés et les bois. La famille était très contente, et toute la création avec elle; on remerciait ensemble le Créateur de la beauté qui les entourait.

Et l’année suivait son cours, mais aucune pluie ne tombait. Les ruisseaux se tarissaient, ainsi que les puits; une famine cruelle s’empara du pays. Ils étaient obligés de remplir les jarres d’eau potable à une source lointaine. Les enfants n’avaient que de petits navets à manger. Leur mère pleurait; eux aussi pleuraient. Le père partit chercher du travail en ville. Le Grandpère se plantait tous les jours sous la voûte, les yeux fixés sur la piste. Puis il entendit raconter par quelques voisines que la Grand-mère lui avait jeté des sorts; enragé, il frappa sa femme et la renvoya. Quelle année de misère que cette année-là !

Le temps passa et Amsiggel grandit. C’était un garçon serviable et tous les villageois l’aimaient. Il prenait plaisir à descendre à la rivière, la regarder couler. « D’où provient cette eau ? » se demanda-t-il, « Et où va-t-elle ? » Il grimpa en haut d’une colline et se coucha sur un grand rocher, contemplant les nuages dans le ciel, et s’émerveilla de tout ce qu’il apercevait. « Pourquoi le ciel est-il bleu ? » songea-t-il, « et pourquoi les nuages sont-ils blancs ? » Il y passa toute la journée. « Pourquoi la lumière du soleil est-elle jaune à midi, » se demanda-t-il, « mais rouge le soir ? » Une autre fois il y resta jusqu’au coucher du soleil et se posa la question: « Où le soleil va-t-il la nuit ? Se cache-t-il sous la terre ? Ou s’éteint-il dans la mer ? » Et pendant que la lune se levait il s’interrogea, « D’où vient la lune ? Et que devient-elle pendant la journée ? Est-ce qu’elle est timide, pour se cacher ainsi quand il fait jour ? Ou peut-être qu’elle fond comme la neige sous la chaleur du soleil ? » Un jour, dans la forêt, il entendit le son du vent dans les arbres. « Cherchez et vous trouverez, » sembla-t-il murmurer, « Cherchez et vous trouverez ! » Trois fois il entendit ces paroles et puis plus rien. Ce jour-là il s’en alla émerveillé par le monde autour de lui.

Les autres garçons de son âge le trouvaient impossible à comprendre, car il ne se comportait pas de la même façon qu’eux. Il n’avait aucune envie de se bagarrer ni se chamailler comme eux. Il ne voulait ni jouer ni même passer son temps avec eux. « Pourquoi ne veux-tu pas être comme nous, Amsiggel ? » lui demandèrent-ils un jour. « Parce que vous êtes comme des clous dans un sac, » répondit-il. « Vous vous piquez tous les uns les autres ! » Une autre fois ils lui posèrent la question, « Pourquoi est-ce que nous ne t’avons jamais entendu prononcer le nom de Dieu ? » « Devrais-je me servir d’un marteau en argent pour frapper le fer ? » rétorqua-t-il. « Quant à vous, vous ne prenez le nom de Dieu sur vos lèvres que lorsque vous voulez appuyer des mensonges ou provoquer des ennuis. » Un autre jour ils lui firent le reproche, « Le mouton qui n’accompagne pas le troupeau se fait manger par le loup ! » « Mais le mouton qui n’accompagne pas le troupeau, » renchérit Amsiggel, « peut trouver de l’herbe fraîche et les mener tous à des pâturages plus riches ! »

L’un d’eux était un garçon dur nommé Iguider. Un jour il se moqua d’Amsiggel, le saisit et le poussa très fort. Amsiggel tomba sur les roches, se blessant grièvement à la jambe et à la tête. Lorsque les garçons virent le sang, ils s’enfuirent et le laissèrent gisant par terre. Puis Iguider alla à la maison d’Amsiggel et raconta des mensonges à son sujet: « Amsiggel a jeté des roches dans le puits, » dit-il. « Il a pissé sur la porte de l’épicerie. Il a abimé la rigole dans le potager. » Quand Amsiggel revint à la maison, pour comble de malheur, son grandpère lui flanqua une correction à coups de bâton. Le cœur d’Amsiggel fut envahi ce jour-là par une grande amertume; il aurait été content de tuer Iguider.