2. L’évasion

Tous les jours Amsiggel allait à l’école dans la mosquée. Il avait du respect pour le maître et tentait de mémoriser les mots écrits sur son ardoise, mais à vrai dire il ne concentrait pas sur ses leçons. Il regardait souvent par la fenêtre. Il pensait aux écureuils qui jouaient parmi les rochers. Il songeait aux abeilles qui bourdonnaient dans le verger. Il songeait aux grenouilles qui coassaient près de la source. Il songeait au merle qui chantait dans les peupliers à côté de la rivière. Il se souvenait de tout ce qu’il avait vu dans la forêt et se demanda, « Comment un arbre pousse-t-il bien droit à partir de racines tordues ? » Il pensait au foyer fait de grosses pierres près de la source et se posa la question, « Pourquoi est-ce que la fumée monte et l’eau descend ? » Il se souvenait des tourbillons de poussière qui s’élevaient le soir et s’interrogea, « D’où provient le vent ? Les arbres remuent-ils l’air, ou l’air remue-t-il les arbres ? » Ses pensées voyageaient loin, de par des forêts et des rochers à pic, et son imagination le transportait dans le domaine des nuages et des étoiles des cieux. Et il se passa que maintes fois il reçut des coups de bâton parce qu’il ne connaissait pas les mots sur son ardoise.

Un jour il rentra à la maison et trouva le Grandpère assis sur le seuil. « Pépé, il y a des choses que je n’arrive pas à comprendre ! » dit-il. Et le vieillard répondit, « L’ombre du palmier est jetée loin de ses racines. Continue à chercher les réponses, mon fils, jusqu’à ce que tu trouves ce que tu désires ! »

Ces jours-là la mère d’Amsiggel attendait un troisième enfant. Mais elle fit un accouchement pénible et le bébé fut mort-né. Elle s’affaiblit et devint souffrante au point où elle ne pouvait plus se lever de sa natte à coucher. Pendant deux mois elle resta suspendue entre la vie et la mort. Son mari rentra de la ville et s’aperçut de son état : elle ne pouvait plus faire le ménage. Alors, il la divorça et se remaria avec une autre femme. Elle rentra chez ses parents et trois mois plus tard elle mourut. La nouvelle femme du foyer se souciait peu d’Amsiggel et de sa soeur Tazouite. Comme disent les anciens, « Les pieds d’un orphelin font de la poussière en temps de pluie et de la boue pendant la sécheresse d’été ! » On voulait donner Tazouite en mariage à un homme en ville qui avait prêté de l’argent à son père. Elle ne l’avait jamais vu et ne savait rien de lui: elle n’avait que treize ans. Elle pleurait sans cesse et Amsiggel ne trouvait pas le moyen de consoler sa soeur, car lui aussi avait succombé à une profonde tristesse. Il restait quatre jours avant la fête du mariage.

Cette nuit-là vinrent des voleurs. Ils creusèrent un trou dans le mur de l’épicerie et prirent la caisse. A l’aube les gens de l’épicerie passèrent d’une maison à l’autre, demandant à chacun où il s’était trouvé cette nuit. Ils découvrirent que tous avaient été chez eux, sauf Amsiggel. Il était sorti cette nuit-là suivre des étoiles filantes; il voulait savoir si elles tombaient dans la forêt ou de l’autre côté de la montagne. Iguider raconta à tout le monde qu’il avait vu Amsiggel partir vers l’épicerie.

Tout de suite ils s’en allèrent arracher Amsiggel de son lit. Ils le jetèrent dans une fosse profonde et le laissèrent là-dedans sans nourriture ni boisson. Amsiggel ignorait complètement ce qui s’était passé. Il entendait les autres garçons qui récitaient dans la mosquée, mais personne ne vint le voir. Il resta là pendant deux jours et deux nuits, des pensées confuses tournant dans sa tête. Puis quelques hommes du village vinrent le tirer de la fosse et se mirent à le rouer de coups de bâton, tout en disant, « Voici ce que mérite un voleur ! » Ensuite ils le chassèrent du village, en lui lançant des pierres à travers les champs.

Amsiggel grimpa la colline sur la piste qui menait vers la forêt. Il marcha jusqu’à l’épuisement et ne put aller plus loin. Il tomba évanoui sous un figuier. Pendant qu’il dormait, il fut éveillé tout d’un coup par la voix d’une fille. Il se retourna er reconnut Tazouite. Elle courut vers lui: « Oh, Amsiggel ! Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que c’est que tout ce sang sur ton visage ? » « Tu vois comme je suis, » dit-il, « mais de ce qui s’est passé, je ne sais rien du tout ! » Elle le prit par la main. « Viens, rentrons à la maison ! » dit-elle. « Non ! » répliqua-t-il. « La famille ne veut pas de moi, et le village non plus – ils m’ont chassé à coups de pierres ! Je m’en vais chercher un endroit sûr et paisible. » « Bon, dans ce cas-là, je t’accompagne ! » lança Tazouite. « Non, ce chemin est trop dur pour toi, » répondit-il. « Tu n’y arriveras jamais. » « Même si c’est dur, » insista-t-elle « qu’est-ce qui me reste à la maison sauf le travail ingrat et le mauvais traitement ? »

A ce moment-là se fit entendre comme un chuchotement parmi les feuilles du figuier : « Cherchez et vous trouverez. Cherchez et vous trouverez. » Ils se retournèrent et virent le Grandpère qui s’avançait vers eux. « Oh, Pépé, » s’exclama Tazouite, « est-ce toi qui as dit cela ? » « Je n’ai rien dit du tout, chérie, » répliqua-t-il. « Alors, pourquoi es-tu venu dans la forêt, Pépé ? » demanda Amsiggel. « Va maintenant, Amsiggel ! » répondit-il. « Dieu a décrété que tu cherches et que tu trouves. Regarde combien le monde est vaste ! Va, cherche partout jusqu’à ce que tu trouves la vérité entière – que tu saches tout comme il l’est en réalité et que tu comprennes ce qui nous est caché. » Tazouite prit la parole : « Pépé, je vais partir avec lui ! » dit-elle. « Vas-y, ma chérie, toi aussi, » répliqua-t-il. « Ton frère prendra soin de toi. Je connais celui qui veut se marier avec toi – c’est un ivrogne. Il vaut mieux que tu sois loin. » Puis le vieillard les fixa du regard. « Ecoutez ! » dit-il. « Il y a encore une chose que je dois vous dire. Ne vous inquiétez pas de ce qui est en dépôt pour vous. C’est sous bonne garde jusqu’à votre retour ! » Ensuite il leva la main et Amsiggel et Tazouite l’embrassèrent sur la tête. Il se leva et se mit en chemin pour le village. Amsiggel et Tazouite partirent sur la piste. « Que voulait dire Pépé, » demanda-t-elle, « quand il parlait d’un dépôt pour nous ? » « Il y a quelquechose qu’il garde, » répondit son frère, « mais je ne sais pas ce que c’est. Il sait quelquechose que nous, nous ne savons pas. »