3. Le bûcheron

Ils se mirent donc en route. Pendant qu’ils suivaient la piste, il se trouva que Tazouite aperçut un objet par terre, dans l’herbe longue. Elle se pencha pour le ramasser. « C’est un œuf ! » s’exclama-t-elle, « mais je n’en ai jamais vu de pareil. Regarde, sa coquille est si dure – elle ne se casse pas. » Elle le mit près de son oreille. « Comme c’est merveilleux ! » dit-elle. « Il parle, cet œuf – il dit ‘tic-tac, tic-tac’. Quel oiseau aurait pu pondre un œuf pareil ? » « Ceci n’est pas un œuf, » dit son frère. « J’ai entendu parler de choses pareilles. On l’appelle une montre. Regarde ces aiguilles – elles tournent pour nous montrer l’heure qu’il est. » « D’où vient-elle ? » demanda-t-elle. « Sans doute quelqu’un l’a fait tomber en revenant du souk ou de la ville, » dit-il, et Tazouite remarqua, « Les personnes qui ont fabriqué cette chose merveilleuse sont de très grands scientifiques – ils sont sûrement très sages et intelligents ! »

Amsiggel et sa sœur continuèrent à traverser la forêt jusqu’à ce qu’ils arrivent à une petite maison. Elle était construite en bois et près d’elle se trouvait une pile de bûches. Amsiggel appela la personne qui y habitait et il en sortit un homme, une hache à l’épaule. Lorsqu’il les aperçut, il posa la hache et les salua. Il leur apporta de l’eau. Ils parlèrent pendant quelque temps au sujet des arbres et des bûches, puis Amsiggel demanda au bûcheron, « Habitez-vous tout seul cette forêt ? » « Pas du tout ! » répliqua-t-il. « J’ai mes amis ici – le renard, les souris et la cigogne. » « Parlez-vous avec ces amis ? » demanda Tazouite. « Mais non ! » répondit-il. « Nous sommes tous trop occupés par notre travail. Regardez les fourmis, les abeilles et les oiseaux, comme ils se déplacent et sont toujours en train de travailler. » « Mais les arbres et les buissons, eux, » dit Tazouite, « ils ne font que rester sur place. » « Même les arbres et les buissons » répondit-il, « ont leur besogne : ils étirent leurs feuilles vers le soleil et envoient leurs racines boire de l’eau sous la terre. Ils fabriquent des fleurs et des fruits. N’est-ce pas du travail ? Il n’y a que l’homme et ses bêtes domestiqués qui n’aiment pas travailler. » « Alors, lequel est le plus utile ? » demanda Amsiggel, « la fourmis ou le mulet ? » « La fourmis porte volontiers son fardeau, » répliqua le bûcheron, « mais le mulet le fait à contre-cœur. La fourmis obéit à ses maîtres, mais le mulet a besoin du bâton de son maître. La fourmis court sans cesse, mais le mulet reste sur place chaque fois que son maître le quitte. Et s’il ne reste pas sur place, il s’égare loin de là, et s’il ne s’égare pas, il mange tout simplement sa selle ! » Ils éclatèrent tous de rires.

Puis le bûcheron leur dit, « Il me semble que les habitants de la forêt sont plus intelligents que ceux de la ville. Nous ne lisons pas de livres mais nous lisons ce qui est écrit dans les nuages des cieux, la boue de la rivière et l’écorce des arbres. Ecoutez, et je vous raconterai ce que j’ai appris de la part des insectes de la forêt. Il y en a qui brillent dans les ténèbres. Il y en a qui filent une toile. Il y en a qui écrivent par terre avec du mucus. Il y en a même qui jouent au football ! Je me suis posé la question, ‘D’où proviennent tous ces insectes ? Est-ce qu’ils se sont fabriqués par eux-mêmes, ou existe-t-il Quelqu’un qui les a faits ?’ »

Tazouite lui montra ensuite la montre qu’elle avait trouvée à coté de la piste. « Regardez cet œuf qu’on a trouvé, » dit-elle. « N’est-ce pas que ceux qui l’ont fabriqué étaient de grands scientifiques ? » « Ils connaissaient certainement la science, » dit le bûcheron, « mais il y a dans la forêt une plus grande science que celle-ci. Ton ‘œuf’ ne ressemble pas à un véritable œuf – aucun oiseau n’en éclora. Il ne peut ni grandir ni faire des petits. Mais les œufs que pondent les oiseaux contiennent quelquechose de plus merveilleux que celui que vous avez trouvé, car tout œuf véritable contient un petit oiseau vivant. Lorsque le petit oiseau éclot, il grandira et volera et chantera et fera son propre nid pour pondre des œufs. Les êtres humains savent-ils faire quelque chose d’aussi étonnant avec leur science et leur sagesse ? L’homme est très intelligent, mais celui qui a fait l’homme est de loin le plus savant. Allez donc, déplaçons ces bûches avant qu’il ne pleuve ! »

Ils soulevèrent et transportèrent les morceaux de bois jusqu’à ce que tous soient en sécurité dans la maison, puis ils s’assirent tous sous le porche. « J’ai réfléchi à tout ceci, » poursuivit le bûcheron, « et je me suis demandé, ‘ Si quelqu’un a fait le monde, à quoi ressemble-t-il ? Comment est-il possible que je le connaisse ? Où puis-je le trouver ? Où se trouve-t-il : par ici, dans la forêt ou dans les champs ? Ou puis-je m’envoler parmi les étoiles, pour le chercher dans la gloire du ciel ?’ J’ai demandé donc au soleil et à la lune, ‘Est-ce vous qui avez fait ce monde ?’ Ils ont dit, ‘Non.’ J’ai demandé aux montagnes et aux rochers à pic, ‘Y a-t-il en vous un esprit qui a fait ce monde ?’ Ils ont dit ‘Non.’ J’ai demandé à la mer et aux rivières, ‘Y a-t-il en vous quelque puissance qui a fait ce monde ?’ Ils ont dit ‘Non.’ Puis je leur ai demandé tous, ‘Si vous n’avez pas fait ce monde, s’il vous plaît, montrez-moi celui qui l’a fait.’ ‘Il y en a un de plus grand que nous,’ m’ont-ils dit. ‘Les yeux de l’homme ne peuvent pas le voir. C’est lui qui nous a faits.’ Je ne leur ai point demandé avec des paroles, et ce n’est point avec des paroles qu’ils m’ont répondu, mais la sagesse et la beauté dont ils étaient faits m’ont montré la réponse. »

Amsiggel demanda, « A quoi ressemble celui qui a fait tout ceci ? » « Eh bien, quand nous regardons la lune et les étoiles, » répondit le bûcheron, « elles nous montrent sa gloire. La chaleur écrasante du soleil, la foudre qui tombe par terre, les explosions violentes du tonnerre, le torrent déchaîné de la rivière en crue nous démontrent son pouvoir. Sa beauté se fait voir dans les fleurs et les feuilles des arbres. Sa sagesse est révélée dans les oiseaux et les abeilles, chacun faisant la tâche qu’il lui a donné. Quand nous observons les rochers escarpés et les hautes montagnes, nous comprenons qu’il est constant et invariable. Lorsque nous entendons les oiseaux chanter, nous sentons que sa parole est douce. Lorsque nous réfléchissons à ce que nous sommes, nous les êtres humains – que nous sommes capables de voir, d’entendre, de penser et de parler – nous nous rendons compte qu’il voit et entend et pense et parle mieux que nous, parce que celui qui crée sera toujours plus grand que ce qu’il a créé. Et chaque fois que nous nous trouvons parmi toutes ces choses, nous ressentons son amour et sa paix, et nos cœurs sont remplis de louange et de remerciments. »

La nuit tombait et le bûcheron vit qu’ils étaient fatigués. Il leur apporta du pain et de l’huile d’olive, puis il leur donna des couvertures et leur montra où ils pouvaient dormir. Amsiggel lui dit, « Je n’ai jamais entendu quoi que ce soit, monsieur, des idées comme celles que vous nous avez racontées aujourd’hui. » Et le bûcheron répondit, « Peut-être que tu n’as jamais demandé à quelqu’un qui vit parmi les créatures de la forêt. » Puis Amsiggel enchaîna, « Mais celui qui nous a créés, quelle relation y a-t-il entre lui et nous ? J’ai compris que ce monde est comme une montre, fabriquée avec un grand savoir-faire. Mais lorsque Dieu a créé le monde, est-ce qu’il l’a remonté, puis l’a laissé marcher jusqu’à ce qu’il s’arrête ? Ou est-ce qu’il le remonte continuellement ? » Le bûcheron le regarda et dit, « Parfois il me semble qu’il est loin – qu’il nous a tourné le dos comme quelqu’un qui écrase des fourmis. Mais quelquefois je pense qu’il s’intéresse à nous et qu’il fait de bonnes choses pour notre compte. De temps en temps j’ai l’impression qu’il aime nous aider avec les problèmes de la vie quotidienne. Mais à d’autres moments j’estime qu’il nous observe afin de nous punir pour les fautes qu’il nous voit commettre. Ces choses-là dépassent ma compréhension. Mais il se fait tard. Dormez à présent, jusqu’à demain matin. »

Le lendemain quand Amsiggel se leva, le bûcheron avait fait un feu et faisait chauffer de l’eau pour le thé à la menthe. « Nous voudrions vous récompenser de quelque façon pour votre gentilesse envers nous, » lui dit Amsiggel. « Je n’ai besoin de rien, » répondit le bûcheron, « mais prenez ces choses pour pourvoir à vos besoins pendant que vous êtes en route. » Et il lui donna une sacoche contenant des clous pour réparer des souliers, quelques petits morceaux de cuir et une aiguille avec plusieurs sortes de fil. Lorsqu’ils eurent bu leur thé, il leur donna ce qui restait du pain, puis leur montra le chemin et leur souhaita bonne route.