4. L’ermite

Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils arrivèrent devant une maison en ruines. Un homme en haillons était assis sur le seuil. Ils le saluèrent poliment mais il ne répondit pas – il restait là, la tête baissée. « S’il vous plaît, monsieur, » dit Amsiggel, « ce chemin, où mène-t-il ? » L’ermite les regarda fixément, plongé dans sa réflexion. Finalement il parla : « Il va et il vient, » dit-il, « il monte et il descend. » « Il me semble, monsieur, que vous habitez à côté de cette piste, » dit Amsiggel, « alors, ne savez-vous où elle mène ? » L’ermite ne dit rien pendant quelques minutes, puis il annonça, « Personne ne sait où elle mène ! » Amsiggel fut très surpris et demanda, « Est-ce qu’elle n’aboutit nulle part ? » L’ermite regarda le sol, absorbé par sa méditation. « Que veux-tu donc que je dise ? » dit-il à la fin. Personne n’est jamais venu jusqu’ici en partant du bout de la piste. Elle n’a probablement pas de bout. » « Eh bien, le ciel n’a pas de bout, » poursuivit Amsiggel, « mais les oiseaux volent ça et là, et arrivent là où ils ont envie d’aller. Si nous suivons cette piste, même si nous n’arrivons jamais au bout, nous allons sans doute arriver quelque part ! »

L’ermite se leva. Il saisit Amsiggel par la main en disant, « Tu as tout à fait raison ! Je vois que tu es une personne d’intelligence et de discernement. Ecoute, mon garçon, que je te dise quelquechose. Sur un abricotier, il faut cinq cents feuilles pour faire un abricot. Sur un grenadier, il faut mille feuilles pour faire une grenade. Si tu veux parler avec bon sens, tu dois réfléchir cent fois et observer cent fois avant d’ouvrir la bouche ! » En entendant ces paroles, Amsiggel fut plus étonné que jamais. L’ermite enchaîna, « Permets-moi maintenant de te poser une question : Pourquoi Dieu nous a-t-il faits avec deux yeux et seulement une bouche ? Pourquoi nous a-t-il donné deux oreilles et seulement une langue ? » « Peut-être, » suggéra Amsiggel, « parce qu’il veut qu’on regarde et qu’on écoute plus qu’on ne parle ? » L’ermite hocha la tête. « Et pourquoi a-t-il arrangé les choses pour qu’on puisse fermer la bouche mais pas les oreilles ? » « Je suppose que c’est pour qu’on se taise et qu’on fasse attention, » dit Amsiggel. « Mais pourquoi Dieu a-t-il fait un petit canal en haut de notre oreille ? » demanda l’ermite. « Ça, je ne saurais pas le dire, » admit Amsiggel. « Peut-être que vous monsieur, vous savez pourquoi ? » Et l’ermite dit, « Chaque fois que tu entends une chose qui ne te plaît pas, tu peux la faire passer par le canal pour que le vent l’emporte avant qu’elle ne rentre dans ta tête ! Pèse tout ce que tu entends, mon garçon, et décide si c’est vrai ou non, et si c’est du bon sens. Rappelle-toi, parmi les coquilles de noix, ce sont les vides qui parlent ! »

Sur ce, Amsiggel se tut, n’osant plus dire un mot. L’ermite, lui aussi, ne disait rien. Finalement Amsiggel prit la parole, « Monsieur, nous avons rencontré un bûcheron qui nous a montré combien le monde est beau et bon – les oiseaux, les fleurs et les insectes ont tous été créés avec une grande sagesse et connaissance scientifique. Il nous a dit qu’il y a quelqu’un qui a fait toutes ces choses. Quant à moi, j’estime que la beauté de ce monde réside en ses couleurs. S’il n’y avait que le noir et blanc, nous ne saurions jamais ce que c’est que la beauté véritable. Mais il y a une chose que je ne comprends pas : que sont ces couleurs et d’où proviennent-elles ? La neige est blanche à cause du froid, mais un œuf blanchit à cause de la chaleur. Comment le froid et la chaleur peuvent-ils se mettre d’accord pour faire la blancheur ? » L’ermite répliqua, « Le soleil rougit dans la fraîcheur du soir, mais le fer rougit dans la chaleur du feu. Comment la fraîcheur et la chaleur se mettent-ils d’accord pour faire la rougeur ? Je ne sais pas comment, mon garçon ! » admit-il. Amsiggel soupira. « Il y a énormément de choses dans ce monde que nous ne savons pas et que nous ne comprenons pas, » dit-il.

« La route monte et elle descend, » répondit l’ermite, « mais nous n’arriverons jamais au bout ! Nous voici assis au bord du chemin : nous observons et écoutons, mais à vrai dire nous ne le connaissons pas, ce chemin – ni comme il est, ni comme il sera. Le bûcheron t’a montré combien le monde est beau et bon, mais je te montrerai autrechose, parce qu’il s’est passé quelquechose qui a gâché sa beauté et sa bonté. A mon avis, le monde ressemble beaucoup à cette maison en ruines. »

« Dites-moi ce que vous voulez dire, monsieur, » dit Amsiggel. « Eh bien, si tu observes soigneusement, » poursuivit l’ermite, « tu verras que rien n’est laid ni mauvais par lui-même. Tout commence bien et se fait abîmer par autrechose. Tu entres dans un verger d’amandiers et tu t’émerveilles de la beauté des fleurs, mais ensuite tu aperçois la rouille sur le fruit croissant, ce qui gâche entièrement cette beauté. Tu bois de l’eau de la rivière qui est douce et fraîche, mais tu découvres qu’elle contient des petites bêtes qui rendront malades tous ceux qui la boivent. Tu entres dans une maison et tu trouves un petit garçon tout beau et robuste qui vient de naître, mais il grandit sourd et muet. Regarde comment un paysan sème l’orge et les pousses surgissent de terre, mais dès que les épis commencent à se gonfler, ils pourrissent. Et regarde comment un homme aime une femme et dépense tout ce qu’il possède pour se marier avec elle, mais survient un problème entre les deux, et il la renvoie. Une maison peut être construite sur de bonnes fondations, mais à la longue les murs et le toit s’écrouleront. Toute la création démontre comment Dieu a fait tout parfait et beau, mais un problème est survenu entre la création et sa beauté – quelquechose a abîmé tout ce qui existe. »

« Mais qu’est-ce qui est entré pour tout abîmer ? » insista Amsiggel. « Eh bien, le monde est plein de papillons et de chats ! » répondit l’ermite. « Des papillons et des chats ont-ils vraiment abîmé le monde ? » demanda Amsiggel. « Pas vraiment, » répliqua-t-il, « mais les gens ressemblent à des papillons et à des chats. Le papillon bat ses ailes et volète ça et là. Le vent l’emporte un peu partout, pendant qu’il cherche une fleur plus belle que toutes les autres. Les gens sont comme ça. Ils ne savent pas où trouver ce dont ils ont envie. Le chat aussi chasse sa queue sans cesse, en espérant l’attraper, mais il n’arrive jamais à la saisir. Les gens agissent de la même manière – ils ne font que chasser leur ombre. Ils courent ça et là jusqu’à l’épuisement mais ils n’ont toujours pas ce qu’ils désirent. Si le chat réussit à la longue à saisir sa queue, que fait-il alors ? Après l’avoir brièvement mâché, il la lâche, puis se lève et s’en va. Il ne prend plus aucun intérêt à sa queue. Les gens ne savent pas ce qu’ils veulent, et s’il se trouve qu’ils obtiennent ce qu’ils cherchent, ils décident alors que cela ne leur plaît pas. Leurs idées sont complètement embrouillées ! Ils ne savent ni trouver ce qu’ils veulent, ni comment profiter de ce qu’ils obtiennent ! Quelquechose est venue séparer l’homme de son propre bon sens, et cela l’a ruiné ! »

« Savez-vous, » demanda Amsiggel, « ce que c’est qui est venu séparer l’homme de son bon sens ? » L’ermite répondit, « Peut-être que la chose qui est arrivée au monde, est aussi arrivée à l’homme. Il n’est donc plus ce qu’il était lorsque Dieu l’a créé. Nous voyons que le monde est rempli de maladies, de désastres et de toute sorte de mal. On dirait qu’il est arrivé quelquechose au monde – comme si un fléau affreux s’en est emparé – parce que tout ce qui vit dans ce monde devient malade et meurt. Oh, si seulement nous pouvions trouver la santé et le repos ! Mais avec chaque année qui passe, la santé s’affaiblit et le repos s’envole ! Ça, c’est la vie – parce que l’homme est malade et il habite un monde malade. »

Amsiggel et Tazouite partirent encore une fois sur la piste. L’ermite leur souhaita bonne route. « Si vous trouvez quelqu’un, » dit-il, « qui sait ce qui est arrivé au monde, ce qui l’a gâché, et comment nous pourrions nous libérer du fléau affreux qui s’en est emparé, revenez me le dire ! »