10. Chez le forgeron

Tôt le lendemain matin ils quittèrent le village de Paix et se rebroussèrent chemin. Après deux journées de marche ils arrivèrent chez le forgeron. Lui et son frère leur firent bon accueil. Ils les invitèrent à s’asseoir et apportèrent du thé à la menthe. Amsiggel raconta leur arrivé au village de Paix et présenta ses compagnons. « Cet homme, » dit-il, « est Fidèle. Lui et sa fille, Miel, ont été très bons envers nous – ils se sont occupés de nous dans leur village et maintenant ils nous accompagnent sur notre route. » « Celui qui fait le bien, » répondit le forgeron, « est certainement le bienvenu ! » Il demanda alors à Amsiggel, « Est-ce que tu te rappelles notre conversation ce jour-là, et comment nous avons discuté entre nous concernant le jour du Jugement ? » « Demandez-leur, » suggéra Amsiggel. « Ils sauront la réponse. » « D’accord, je vous dirai ce qui nous tracasse, » dit le forgeron. « Nous voudrions savoir ce que devient une personne qui n’arrive pas à faire tout ce que Dieu attend de lui ? Devra-t-il sans faille se lever le jour du Jugement pour faire le récit complet de tout ce qu’il a fait ? Et que devrait-il faire s’il est conscient d’avoir fait des choses dont il a honte ou qui le rendent inacceptable à Dieu ? Voici ce qui nous préoccupe. » « C’est une question difficile, » répliqua Fidèle, « parce que celui qui a des doutes là-dessus, passera sa vie dans la crainte du jour du Jugement. » En entendant ceci, le frère du forgeron prit la parole : « Mais nos bonnes œuvres ne feront-elles pas équilibrer la Balance ? » demanda-t-il.

Fidèle le regarda avant de dire, « Je vais vous raconter une histoire : Il était une fois un vieillard qui avait une grande maison et de nombreux champs. Pendant toute sa vie il avait fait du commerce et accumulé des richesses pour son propre compte. Il ne pensait qu’à ce qui lui serait profitable. Il n’avait pas le temps de réfléchir aux souffrances d’autrui ; il fermait les yeux à tous ceux qui étaient malades ou nécessiteux. Il passa sa vie ainsi jusqu’à sa vieillesse. Or, il vint un temps où il commença à méditer sur l’au-delà. Il se dit, ‘Je ferai quelques bonnes œuvres pour équilibrer la Balance avant de mourir.’ Donc ce vieillard sortit et fit l’aumône aux infirmes et aux aveugles ; il en fit à la mosquée et aux pauvres. » Fidèle s’arrêta de parler et les regarda tous à tour de rôle. Alors il posa la question, « A votre avis, que deviendra ce vieillard dans la Balance de Dieu ? Il a passé soixante ans à satisfaire à ses propres désirs et maintenant il veut passer un an à assurer son avenir. Pourra-t-il acheter sa place au Paradis avec l’aumône d’une seule courte année ? Que lui dira Dieu le jour du Jugement ? Il lui dira, ‘Homme insensé ! Pensais-tu gagner plus dans l’au-delà que tu as gagné dans le monde ? Tout ce que tu as mérité, c’est l’enfer, toi et tous ceux qui ne s’occupent que d’eux-mêmes ! »

Ils se turent tous, en réfléchissant. Puis le frère du forgeron dit, « Mais si nous faisons de bonnes œuvres à partir de notre enfance, peut-être qu’elles pèseront plus lourdes que nos péchés. » « Penses-tu vraiment qu’il y quelqu’un parmi nous, » rétorqua son frère, « qui a compté toutes ses bonnes œuvres et tous ses péchés depuis l’enfance, afin de savoir lesquels pèseront plus lourds ? » Son frère leva les yeux d’un air pensif et dit, « Mais celui qui n’a fait qu’une seule bonne œuvre, Dieu peut être miséricordieux envers lui s’il le veut. » « Eh bien, à quoi cela sert-il ? » répondit le forgeron. « Nous ne savons nullement s’il le veut ou non ! Ecoute, Dieu a décrété que nous vivions toujours à mi-chemin entre l’espoir et la crainte – nous espérons sa miséricorde et nous craignons son châtiment. » « Dans ce cas-là, » dit son frère d’une façon indécise, « peut-être qu’il sera miséricordieux envers nous si nous croyons qu’il n’y a pas d’autre dieu que lui. » « Il y a peu de chances ! » riposta le forgeron. « Même Satan croit en Dieu et sait qu’il est unique, mais à quoi sert ce genre de foi ? Est-ce qu’elle rend Satan acceptable à Dieu ? » « Je n’en sais rien, » soupira son frère, « nous n’avons qu’espérer en fin de compte qu’il sera miséricordieux envers nous ! » Il se tourna alors vers Fidèle pour demander, « Est-ce que Dieu n’est pas appelé le Miséricordieux ? »

« Il est certainement le Miséricordieux, » répliqua Fidèle, « mais il n’est point miséricordieux envers tous ceux qui désobéissent à sa parole. Savez-vous ce qui est arrivé à notre ancêtre Adam ? Dieu lui a dit, ‘Ne mange pas le fruit de cet arbre au milieu du jardin.’ Mais il a quand même fini par le manger. Qu’est-il devenu à ce moment-là ? Dieu l’a chassé du jardin et y a posté des anges pour surveiller l’entrée. Le chemin du retour au jardin a été bloqué par Dieu pour qu’Adam et sa femme ne puissent plus jamais y rentrer. Il avait beau crier à Dieu et frapper à la porte, il ne pourrait plus jamais retourner au Paradis. Même s’il faisait tout le bien dont il était capable, et faisait tout son possible pour plaire à Dieu pendant le restant de sa vie dans ce monde, il était impossible pour lui de revenir là où il a été auparavant. Dieu ne lui a pas permis de retourner dans le Paradis. Or, Adam a désobéi à la parole de Dieu une seule fois, il était coupable d’une seule transgression, et Dieu l’a enlevé du Paradis où il était. Alors, qu’en pensez-vous ? Dieu a-t-il été miséricordieux envers lui, ou non ? » « Non, il a été puni, » avoua le forgeron. « Dieu n’a pas été miséricordieux envers lui. » « Mais si Dieu juge si strictement, » dit son frère, « comment est-il possible pour qui que ce soit de recevoir sa miséricorde ? Savez-vous nous expliquer cette énigme, Fidèle ? »

Fidèle les regarda encore une fois à tour de rôle et dit, « Si vous avez désobéi à la parole de Dieu, qu’est-ce qu’il vous faudra avant tout ? » Personne ne parla. « Si vous n’avez pas fait ce que Dieu attend de vous, qu’est-ce qu’il vous faudra avant tout ? » Ils ne dirent toujours rien. « Si le jugement de Dieu reste sur vous, qu’est-ce qu’il vous faudra avant tout ? » Ils le regardèrent tous, puis le forgeron dit, « Il me semble qu’il vous faudrait quelqu’un pour se tenir entre vous et Dieu, quelqu’un qui a fait lui-même tout ce que Dieu exige. Il vous faudrait quelqu’un capable de demander à Dieu qu’il soit miséricordieux ! »

« Ecoutez, chacun d’entre vous, » dit Fidèle, « Je vais vous raconter une histoire : Il était une fois un caïd de village, un brave homme qui tenait toujours sa parole et jugeait avec justice et sagesse. Un beau jour un garçon sortit chasser les oiseaux avec un lance-pierre. Il lança un caillou qui fracassa la fenêtre de la maison du caïd. On le saisit et
l’amena devant le caïd, tremblant de peur. Il tomba par terre en disant, ‘Que Dieu allonge votre vie, ô mon maître !’ Le caïd lui ordonna de se taire, puis il demanda, ‘Est-ce que c’est bien toi qui a brisé cette fenêtre ?’ ‘O mon maître,’ répondit-il, ‘je ne l’ai pas fait exprès – c’est le vent qui a emporté la pierre !’ ‘Quiconque brise une fenêtre,’ déclara le caïd, ‘doit la réparer !’ ‘S’il vous plaît, pardonnez-moi,’ plaida le garçon, ‘je suis vraiment désolé pour ce que j’ai fait !’ ‘Comment vas-tu la réparer ?’ lui demanda le caïd. ‘Je ne briserai plus jamais la moindre fenêtre,’ répliqua le garçon. ‘Comment vas-tu la réparer ?’ insista le caïd. ‘O mon maître, je ferai une bonne œuvre. J’irai donner deux pains aux aveugles devant votre maison.’ ‘Crois-tu que la nourriture pour des mendiants réparera la fenêtre ? Comment vas-tu la réparer ?’ ‘O mon maître, je n’en sais rien,’ dit le garçon. ‘Personne ne peut réparer une vitre une fois qu’elle est brisée.’ ‘Tu payeras une nouvelle vitre,’ répliqua le caïd. ‘Mais je n’ai pas d’argent, ô mon maître, pour acheter une vitre.’ Il se prosterna alors par terre en disant, ‘O grand Caïd, O grand Caïd !’ ‘Ce n’est pas comme ça que tu payeras la fenêtre,’ dit le caïd. Le garçon renchérit, ‘O Caïd, grande est votre miséricorde ! O Caïd, grande est votre miséricorde ! Pardonnez-moi seulement cette fois-ci.’ ‘Non,’ répliqua le caïd, ‘tu dois réparer ce que tu as cassé.’ Le garçon baissa la tête : il ne savait que faire. Il n’avait aucun argent pour payer la vitre qu’il avait brisée. Il restait là en silence. Puis le caïd demanda, ‘As-tu des parents ou des frères qui ont de l’argent et qui peuvent venir te libérer de cette dette ?’ ‘J’ai un oncle,’ a-t-il répliqué, ‘mais je ne sais pas s’il viendra.’ On envoya chercher l’oncle. Lorsqu’il arriva, il prit deux pièces d’argent dans la poche de sa robe et les donna au caïd. Alors le caïd dit au garçon, ‘Va en paix, mon fils ! Ton oncle a payé pour toi !’ »

Fidèle regarda autour de lui et demanda, « Avez-vous compris cette parabole ? » Amsiggel prit la parole : « Le caïd ressemble à Dieu, » dit-il, « et le garçon me ressemble, moi. La fenêtre brisée représente les mauvaises choses que j’ai faites et les bonnes choses que je n’ai pas faites. Mais, pour ce qui concerne l’oncle du garçon, je ne sais pas qui c’est ! » Fidèle répondit alors, « Celui qui a réglé notre dette, nous l’appelons notre Sauveur. Parce que nous sommes tous en effet comme ce garçon : nous n’avons pas assez pour régler ce que nous devons. Alors, Dieu a envoyé celui qui a pu régler les comptes à notre place. Il est venu payer pour vous et pour moi, et pour chacun d’entre nous, afin de nous sauver de notre mauvais sort. Et le jour du Jugement le Grand Caïd nous dira, ‘Va en paix, mon fils ! Ton Sauveur a payé pour toi !’ »

Après ceci ils se turent tous, pensant à ce qu’ils avaient entendu. Puis le frère du forgeron demanda, « Donc, s’il a déjà payé pour nous, qu’est-ce que nous devrions faire nous-mêmes ? » En entendant cela, Fidèle posa la question, « Que ferait le garçon dans l’histoire ? » Et Amsiggel répondit, « Il se sentirait très reconnaissant envers celui qui lui est venu en aide. Il lui serait vraiment attaché. Il voudrait aller partout avec lui parce qu’il l’aimerait tant. » « Mes amis, nous ne pouvons rien faire du tout, » approuva Fidèle, « sauf éprouver une grande reconnaissance envers celui qui nous a libérés de notre Dette. Nous ne pouvons rien faire, sauf croire en lui, nous accrocher à lui, nous appuyer sur lui. » Le forgeron demanda alors, « Que deviendra quelqu’un qui croit en lui le jour du Jugement ? » « Pour nous, il n’y aura point de Jugement, » précisa Fidèle, « car il a déjà payé tout ce que nous devons. Il ne nous permettra pas de souffrir les Touments de la Tombe, parce qu’il nous a déjà fait échapper à la Balance et au Récit des Bilans et nous a sauvé du Feu de l’Enfer. Et c’est comme ça que nous recevons la miséricorde de Dieu, tout comme il a projeté depuis le début des temps ! »

Ils y passèrent trois jours ; puis les forgerons dirent, « Tout ceci est complètement nouveau pour nous. Restez encore quelques jours, parce que nous désirons comprendre encore plus à ce sujet. » Mais Fidèle répondit, « Que Dieu vous bénisse, mes frères. Nous voudrions rester, mais il y a d’autres gens et nous devons les aider, eux aussi. » « D’accord, » dit le forgeron. « Permettez-nous seulement de vous accompagner ! »