9. Le village appelé Paix

Après deux jours sur le chemin, ils arrivèrent au village de Paix le soir tombant. Il s’y trouvait quelques hommes en train de causer, assis à l’ombre sur le seuil d’un atelier – chacun tenait quelquechose de cassé ou d’endommagé. L’un avait une charrue cassée, un autre avait une table dont le pied s’était détaché, un autre avait une pelle sans manche, un autre avait une charrette en bois à la roue tordue. Amsiggel échangea des salutations avec eux, puis regarda à l’intérieur de l’atelier. Il y vit un homme qui rabotait du bois.

« Est-ce que tu veux voir le menuisier ? » demandèrent les hommes. « As-tu quelque chose de cassée ou d’endommagée ? » « Partout où nous sommes passés ces jours-ci, » répliqua Amsiggel, « nous avons entendu parler de ce qui est cassé ou endommagé. Votre menuisier sait-il redresser une vie tordue ? Sait-il réparer un cœur brisé ? Sait-il restaurer un monde ruiné ? » « Peut-être que oui ! » répondirent-ils.

La conversation continuait quand survint une jeune fille. C’était à toute évidence la fille du menuisier, qui apportait du thé à la menthe pour son père. Quand celui-ci sortit, il posa un regard bienveillant sur Amsiggel et sa sœur, en disant, « Dieu protège le chemin de ceux qui lui plaisent ! Vous avez fait une longue route et vous êtes assurément les bienvenus ! » Puis il ajouta gentiment, « Vous trouverez ici parmi nous le repos et la paix. » Il chargea sa fille de les emmener à la maison. En traversant le village ils aperçurent des femmes qui puisaient de l’eau et des hommes qui labouraient les champs. Il semblait que partout ils entendaient chanter, comme le chant des anges. Jamais de leur vie ils n’avaient entendu de chant pareil.

La jeune fille les fit entrer dans sa maison. Ils s’assirent dans une pièce longue où elle apporta de quoi préparer du thé à la menthe, et du pain tout chaud. Elle dit, « Moi, je m’appelle Miel, et le nom de mon père est Fidèle – à vrai dire, son nom signifie ‘Celui qui désire le mieux pour tous’. Sur le mur se trouvait l’image d’un berger. Il portait un agneau dans les bras, et d’autres agneaux l’entouraient. « Qui est ce berger ? » demanda Tazouite. Miel fixa son regard sur elle avant de dire, « Celui-là, c’est le Bon Berger. Il prend soin de ses agneaux…tout comme notre Sauveur prend soin de nous. » « Que veux-tu dire par ton ‘Sauveur’ ? » demanda Tazouite, perplexe. La fille sourit et dit, « Un sauveur, c’est quelqu’un qui vient en aide si l’on est en danger. Si quelqu’un est tombé dans une fosse profonde, il l’en tirera avant qu’il ne meure de faim. S’il est tombé dans la rivière, il l’en fera sortir avant qu’il ne soit emporté. »

« Parlez-nous de ce berger, votre Sauveur, » dit Tazouite. « Eh bien, le berger, c’est celui qui entre par la porte dans l’enclos des brebis, » répliqua Miel. « Les brebis obéissent à sa voix et il appelle celles qui lui appartiennent, chacune par son nom. Il les mène dehors, et ses brebis le suivent parce qu’elles reconnaissent sa voix. Il a dit lui-même, ‘Je suis le Bon Berger. Le Bon Berger donne sa vie pour les brebis. Je ne suis pas comme celui qui ne travaille que pour l’argent, et qui s’enfuit lorsque survient le loup, parce que les brebis ne lui appartiennent pas. Je suis le Bon Berger et je suis prêt à mourir pour elles. Je possède d’autres brebis qui ne viennent pas à cet enclos et je dois les rassembler, elles aussi. Elles obéiront à ma voix, et il y aura un seul berger et un seul troupeau.’ » Miel leva la tête pour regarder l’image. « Un jour, » enchaîna-t-elle, il a demandé aux gens, ‘Que ferait n’importe qui d’entre vous s’il possédait cent brebis et que l’une d’elles se soit égarée ? Est-ce qu’il ne laisserait pas les autres pour aller chercher celle qui s’était égarée ? Et lorsqu’il l’aurait trouvée, il la prendrait dans ses bras et la porterait sur ses épaules jusqu’à ce qu’il l’ait ramenée saine et sauve chez lui. Ensuite il convoquerait ses voisins, en disant : ‘Venez, célébrez avec moi ; j’ai retrouvé ma brebis perdue !’ »

Tazouite était plongée dans la réflexion. « Ça, c’est vraiment un bon berger, » lança-t-elle. « Il se soucie réellement de ses brebis ! Il est même parti à la recherche de l’agneau qui s’est égaré. » « Il veille sur eux nuit et jour, » ajouta Amsiggel, « et il est prêt à se sacrifier, jusqu’à la mort, pour qu’il ne leur survienne aucun mal. » « Voilà exactement ce que fait notre Sauveur, » poursuivit Miel. « Il appelle chacun de nous par notre nom et part à la recherche de celui qui est perdu. Il a sacrifié tout ce qu’il possédait pour notre compte, afin de nous ramener sains et saufs à l’enclos. C’est pour cela que nous l’appelons notre Sauveur. » Ils se turent, tout en réfléchissant à ce que Miel leur avait raconté. Puis elle dit, « Venez, que je vous montre où vous allez coucher. Nous pouvons continuer à parler demain matin. »

Lorsqu’ils se réveillèrent le lendemain matin, il y avait de nombreux enfants qui jouaient et riaient ensemble dans la cour au milieu de la maison. Le menuisier rentra avec du thé à la menthe et un bol de bouillie pour chacun d’eux. Amsiggel lui dit, « Monsieur Fidèle, c’est merveilleux ! Je n’ai jamais vu d’enfants pareils. Ils ne se battent, ni se disputent, ni ne s’insultent les uns les autres, et je ne les ai pas entendus prononcer la moindre parole grossière ! » Le menuisier sourit et dit, « O Seigneur Dieu, ta louange remplit les cieux, de la langue d’enfants et de nourrissons. Tu es en haut, au dessus de tous ceux qui se disputent etqui se battent. » Puis il leur demanda d’où ils étaient venus et où ils souhaitaient aller. Ils lui parlèrent des personnes qu’ils avaient rencontrées pendant leur voyage et ils rapportèrent les paroles du bûcheron, de l’ermite, de la vieille femme dans la forêt, du nomade, du voleur et du forgeron. « Chacun de ces gens, » expliqua Amsiggel, « se fait des soucis au sujet de plusieurs choses qu’ils n’arrivent pas à comprendre. »

« Quelles sont leurs questions ? » demanda Fidèle, d’un air bienveillant. Rassuré, Amsiggel commença : « Monsieur Fidèle, le bûcheron dit, ‘Nous voyons la sagesse et la bonté de Celui qui a fait toutes les créatures de la forêt, mais nous ne savons pas s’il s’occupe toujours du monde ou s’il l’a laissé à ses propres soins.’ L’ermite dit, ‘Tout dans le monde est malade – il a été frappé d’un fléau.’ La vieille femme dit, ‘Il n’y a aucune sécurité, ni dans ce monde, ni dans l’au-delà.’ Le nomade demande, ‘Comment trouver le moyen de plaire à Dieu ?’ Le voleur demande, ‘Comment une mauvaise personne peut-elle devenir bonne ?’ Le forgeron demande, ‘Peut-on purifier son cœur de la honte et se libérer de la crainte, le jour du Jugement ?’ » Puis Amsiggel enchaîna, « Vous, le peuple de Paix, avez-vous découvert comment on peut faire sa paix avec Dieu, avec les autres villageois et avec soi-même ? »

Le menuisier sourit avec bonne humeur. « Remercions Dieu pour cette heure qui nous a rapprochés les uns des autres, » dit-il, « car il est dit dans sa parole, ‘Je les ferai entrer dans la sécurité tant désirée.’ Dieu désire montrer à chacun de ces personnes la Voie de la Paix. » « Comment est-elle, la Voie de la Paix ? » demanda Amsiggel, « et où se trouve-t-elle, pour qu’on puisse l’emprunter ? » Fidèle le regarda sérieusement. « Il est vrai que maintenant on nous appelle le Peuple de Paix, mais dans le passé ce n’était pas la paix qui occupait nos pensées. C’était une époque de violence. Nos ancêtres se battaient avec d’autres tribus et s’emparaient de toutes leurs possessions par la force. » « Que s’est-il passé parmi vous alors, » demanda Amsiggel, « pour vous faire changer si complètement de vie ? » « Il est venu quelqu’un chez nous, » répliqua Fidèle, « qui nous a donné la paix avec Dieu, avec nos voisins et avec nous-mêmes. Il a fait une nouvelle alliancepour nous. Il nous a montré comment être bons les uns envers les autres, et comment réfléchir à ce que voudrait autrui, sans exiger plus que notre part ni convoiter ce qui ne nous appartient pas. Il nous a montré comment aider ceux qui sont dans le besoin, nourrir ceux qui ont faim et habiller ceux qui ont froid. En une seule phrase il a résumé tout ce qui est écrit dans la loi de Dieu et les prophètes – il a dit, ‘Faites pour les autres tout ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous !’ » Puis Fidèle poursuit, « Restez ici avec nous quelque temps et j’expliquerai tout ce que Dieu nous a montré. »

Ils y passèrent quelques mois ; Amsiggel accompagnait Fidèle régulièrement à l’atelier, et Tazouite aidait Miel à la maison. Ils entendaient parler de tout ce qui avait été fait par celui qu’ils appelaient leur Sauveur. Finalement il fut temps de partir et Amsiggel leur dit, « Chers amis, vous avez été très bons envers nous, mais il nous faut revenir sur nos pas pour voir toutes les personnes que nous avons rencontrées pendant notre voyage, avant de rentrer chez nous. » Mais Tazouite n’avait pas envie de rentrer. « Non, » dit-elle fermement. « J’ai trouvé ici parmi ces gens tout ce que je cherchais. Je ne peux pas les quitter maintenant ! » « Il faut leur ramener ce que nous avons entendu, » lui dit Amsiggel avec douceur, « car nous les avons laissés tout perplexes et abattus. » Il se tourna vers Fidèle et sa fille. « Mais je voudrais vous demander un service, » dit-il, « encore plus grand que la bonté dont vous nous avez déjà fait preuve. Pourriez-vous nous accompagner afin de mettre ces gens en liberté ? » « Demandons à Dieu de nous montrer sa volonté, » répliqua Fidèle. Il ferma les yeux et pria, « O Seigneur notre Dieu, nous te louons parce que tu as rempli nos cœurs de ta paix. Tu nous a donné la paix les uns avec les autres et la paix avec toi. Fais-nous savoir à présent si tu désires que nous partions avec nos chers hôtes apporter ta parole à ceux qui leur ont posé des questions le long de leur route. Montre-nous ce que tu veux de nous, au nom de notre Sauveur. » Tous dirent « Amen ! » Fidèle les regarda pendant un moment, puis déclara, « Celui qui emprunte ce chemin, rien ne le boulversera ! Restez jusqu’à demain et nous partirons avec vous. »