8. Le forgeron

Amsiggel et Tazouite passèrent la nuit chez les deux Hamous et tôt le lendemain matin ils se mirent encore une fois en route. Il faisait très chaud et il n’y avait aucune ombre ; bientôt ils eurent très soif. Mais ils poursuivirent toujours leur chemin, jusqu’à ce qu’ils aperçurent au loin une petite maison. Cela leur remonta beaucoup le moral – ils espéraient s’y rafraîchir.

A mesure qu’ils s’approchaient, il se fit entendre de l’intérieur de la maison un bruit de grands coups de marteau. Amsiggel appela à haute voix, mais personne ne l’entendit. Tazouite frappa à la porte, mais il ne survint personne. La poussant légèrement, ils regardaient l’intérieur. Ils y aperçurent deux hommes qui tapaient le fer avec un lourd marteau. C’était une forge, noire et sombre, avec un fourneau rougoyant d’où jaillissaient des étincelles de partout. Ils y entrèrent et restèrent là à regarder les forgerons. Tazouite avait tellement soif qu’elle s’évanouit sur place. « C’est comme la Demeure des Morts ici, » se dit son frère. « Nous avons appelé à la porte, mais personne ne nous a entendus. Nous avons frappé, mais personne nous a fait entrer. Et, une fois à l’intérieur, voici que nous sommes condamnés à l’obscurité et au feu torride avec des coups bruyants et du pilonnage, comme si nous vivions les Tourments du Tombeau. »

Finalement les forgerons posèrent leurs outils et montrèrent du doigt un tabouret fait d’un tronc de palmier où il put faire asseoir Tazouite ; puis ils apportèrent à boire. Lorsqu’ils furent quelque peu remis, Amsiggel raconta leur voyage et les épreuves qu’ils avaient affrontés en route. Le forgeron répliqua, « L’homme est comme une pièce de monnaie qui roule ça et là, sans cesse passant d’une bourse à l’autre. Toute notre vie nous nous déplaçons continuellement, et nous ne trouvons aucun repos dans ce monde ! » Son frère prit la parole : « Mais les anciens disent, ‘On ne roule pas plus loin que le pied de la colline !’ Et chaque pièce a ses deux côtés : elle tombe sur l’un des deux, et reste tel quel. L’homme est pareil ; lui aussi a ses deux faces : il tombe sur l’une des deux et reste tel quel. Quand il cessera de rouler, le jour du Jugement, il se trouvera ou au Paradis, ou en Enfer, et c’est là où il restera ! »

« Savez-vous ce qui se passera le jour du Jugement ? » demanda Amsiggel. « Eh bien, on dit que chacun de nous se tiendra devant Dieu, » répondit le forgeron, « et chacun récitera un bilan entier de ce qu’il a fait. Ceux qui ont fait des choses admirables les raconteront. Ceux qui ont fait des choses honteuses les raconteront. Puis tous les gens envers lesquels vous avez agi honteusement se lèveront et vous demanderont des comptes pour la manière dont vous les avez traités. Ils vous feront peser dans la balance parfaite qui ne ment jamais. Puis les coupables iront en enfer et ceux qui ont fait tout ce que Dieu désire(rãa) iront au Paradis. Amsiggel retourna tout ceci dans sa tête. « Mais lequel d’entre nous, » dit-il à la fin, « a fait tout ce que Dieu désire ? » Le forgeron le regarda fixément. « Voilà ce qu’on dit, » répliqua-t-il, « mais il n’y a certainement personne d’entre nous qui a fait tout ce que Dieu désire. » « Si tel est donc le cas, » demanda Amsiggel, « que deviendrons-nous qui échouons aux examens de Dieu ? » « Eh bien, nous demanderons alors à Dieu d’être miséricordieux, » répondit le forgeron, d’un air gêné. « Savez-vous si Dieu sera miséricordieux envers nous tous, ou seulement quelques-uns d’entre nous ? » insista Amsiggel. « Que sais-je, moi ? » répliqua le forgeron. « Lui seul le sait ! » « Cela ne me rassure pas du tout ! » dit Amsiggel. « Est-ce qu’on ne peut pas savoir définitivement si on ira au Paradis ou à l’autre endroit ? » « Eh bien, quiconque craint la damnation doit espérer recevoir la miséricorde, » répondit le forgeron.

En entendant ceci, son frère reprit la parole : « On dit qu’une seule bonne œuvre pesera plus lourde que cent mauvaises œuvres. Il faut donc faire beaucoup de bonnes œuvres pour que la balance soit en équilibre. » Son frère l’observa attentivement avant de dire, « Est-ce que tu crois que tu seras capable de te tenir devant Dieu pour faire peser tout le mal que tu as fait avec le bien ? N’auras-tu pas honte de tes péchés et des mauvaises choses que tu as faites ? »

« Je vais vous raconter une histoire, » enchaîna-t-il, « que j’ai entendue chez les anciens : Il était une fois un roi qui était un homme très pieux et ne mangeait jamais du porc. Il avait dans son palais un cuisinier qui préparait ses repas tous les jours. Un beau jour ce cuisinier a fait un tajine pour le roi. Il y a mis du bœuf, de l’agneau et du porc… puis il a rajouté tous les autres ingrédients comme le sel et les légumes ; il a remué le tout et a attendu qu’il soit bien cuit. Ceci dégageait un arôme magnifique et le roi était prêt à diner de bon appétit. Quand le cuisinier l’eut servi, le roi a dit, ‘Quel excellent tajine ! Qu’est-ce que tu as mis là-dedans ?’ ‘Un peu de bœuf,’ a-t-il répondu, ‘un peu d’agneau et un peu de porc.’ Le roi s’est levé, tout en colère. ‘Malheureux !’ s’est-il écrié. ‘Croyais-tu que le bœuf et l’agneau rendraient pur le porc ? Au contraire, c’est le porc qui a corrompu le tajine tout entier !’ Se tournant vers ses serviteurs il ordonna, ‘Liez ce païen. Coupez-lui la tête et jetez-le dans la fosse noire, lui et son tajine ! Il a fait entrer la corruption dans ma présence. Il ne mérite que la mort !’ » Le forgeron poursuivit, « Voilà ce qui arrivera à chacun qui se tiendra devant Dieu, en faisant entrer dans sa présence le mal mélangé au bien. Et que lui dira Dieu à ce moment-là ? Il dira, ‘Jetez ce malheureux dans l’enfer ! Il a fait entrer la corruption dans ma présence ! Il ne mérite que le feu de l’enfer !’ Et laissez-moi vous dire que les bonnes œuvres n’enlèveront jamais les mauvaises œuvres, parce que les mauvaises œuvres ont corrompu la personne toute entière. On retire du four exactement ce qu’on y a mis ! »

« Monsieur, tout ceci me fait dresser les cheveux sur la tête ! » s’exclama Amsiggel, d’une voix éteinte. « Est-ce que nous ne pouvons trouver aucun moyen d’effacer ce qui nous a rendu inacceptables devant Dieu et honteux à nos propres yeux, avant d’arriver en présence de Dieu lui-même ? N’est-il pas possible de nous purifier de nos péchés avant qu’ils ne soient mis sur la balance ? » « Si seulement un homme pouvait savoir sans aucun doute si Dieu lui sera miséricordieux ! » répliqua le forgeron. « Si seulement nous pouvions nous réconcilier avec lui avant l’Heure du Châtiment ! » En entendant ceci, Amsiggel poussa un grand soupir. « Celle-ci est la plus difficile de toutes les questions qu’on a entendues pendant ces jours passés, » dit-il. « Continuez à monter en suivant cette piste, » répondit le forgeron, « et vous arriverez à la longue au village appelé Paix. S’ils ne savent pas la réponse, eux – personne ne la saura ! »