7. Le voleur

Ils suivirent la route jusqu’à midi, quand ils croisèrent par hazard deux jeunes hommes qui venaient des champs, la pelle à l’épaule. Ils se saluèrent mutuellement et continuèrent ensemble sur la piste.

Ils causèrent pendant quelque temps au sujet du labourage et de la récolte, puis Amsiggel demanda, « Comment vous appelez-vous ? » L’un répliqua, « Je suis Hamou-le-Barbu, et nous appelons ce type-ci Hamou-le-Voleur. » Amsiggel s’étonna. « Je vois pourquoi on t’appelle ‘le Barbu’, » dit-il, « parce que tu as la barbe – mais ‘le Voleur’ : pourquoi ce nom-là ? » « Eh bien, » répondit l’autre tristement, « j’ai volé une fois un poulet au caïd du village et on l’a trouvé chez moi. » Amsiggel, surpris, lui demanda, « Il y a combien de temps de cela ? » « Deux ans, » répliqua-t-il, « et depuis ce temps-là, je n’ai plus rien volé. » « Bon, » dit Amsiggel, « il est donc évident que tu n’es plus un voleur ! » Mais Hamou-le-Barbu s’interposa, « Un type louche, » dit-il, « se fait toujours soupçonner ! »

Amsiggel réfléchit à ceci avant de dire, « Tu as une barbe – à n’importe quel moment tu peux la raser et changer ton aspect. Alors, ton ami, est-ce qu’il ne peut pas changer, lui aussi ? » « Ah ! » répondit Hamou-le-Barbu, « les poils poussent à l’extérieur d’un homme, mais une nature de voleur se trouve bien au dedans de lui. » « Mais est-ce qu’on ne peut pas changer ce qui est au dedans de soi ? » demanda Amsiggel. « Ce type-là, » enchaîna Hamou-le-Barbu, « a une nature de voleur depuis sa plus jeune enfance – il l’a absorbé avec le lait de sa mère et avec le fruit du travail de son père. Un petit garçon est comme du bois de laurier-rose – pendant qu’il est encore vert, on peut en faire ce que l’on désire, mais du moment qu’il se dessèche, il n’est bon que pour le feu ! »

Se tournant vers le voleur, Amsiggel demanda, « Le caïd t’a-t-il pardonné ? » « Il m’a pardonné, » répondit-il, « quand je lui ai rendu le poulet, mais il n’a jamais oublié ce que j’ai fait. Chaque fois que je le rencontre il se moque de moi et m’insulte, lui et sa famille et tous ses parents. » « Mais si tu faisais la promesse de ne jamais plus commettre le vol, » suggéra Amsiggel, « est-ce qu’ils ne te permettraient pas de recommencer à zéro ? Ne peux-tu pas trouver le moyen de te réconcilier avec eux ? » « Mais non ! » dit-il, « parce qu’ils me soupçonnent toujours. Chaque fois qu’il y a quelquechose de volée dans le village, on croit que c’est moi qui l’ai prise ! » Amsiggel fut très étonné par ce comportement.

« Ces gens-là, » poursuivit le voleur tristement, « sont comme une pomme qui paraît bonne à l’extérieur mais qui est pourrie à l’intérieur. Le mal que j’ai fait a été remarqué tout de suite, mais le mal qu’ils font, eux – ils savent tout simplement comment le cacher. Ils te racontent combien ils sont bons, mais je sais qu’en vérité ils sont pires que moi. Seulement, ils agissent en secret pour que personne ne les aperçoive. » « Tu as tout à fait raison, » approuva Amsiggel. « Les gens n’ont pas honte de ce qu’ils font s’il n’y a personne pour le voir. »

« En temps d’hiver, » dit le voleur, « la neige tombe et couvre toutes les ordures qui sont éparpillées par terre. Mais lorsque le soleil apparaît, il fond la neige et révèle que les ordures sont toujours là. La neige est comme quelqu’un qui dit, ‘Je suis un brave type – je n’ai rien fait de mal !’ Cette personne-là ment, parce qu’elle dissimule les saletés dans son cœur et dans son esprit. Dieu les révélera tous le jour du Jugement, tout comme le soleil révèle les mauvaises choses que la neige cache à notre vue. » « Beaucoup de gens disent qu’ils sont bons, » ajouta Hamou-le-Barbu, « mais ils ont une nature menteuse, abusant de la confiance d’autrui et les trompant. Ils ont une nature jalouse, convoitant ce qui appartient aux autres. Ils ont une nature aggressive, se disputant avec quiconque s’oppose à eux. Ils ont une nature lascive, convoitant d’autres femmes. Ils ont une nature vaniteuse, abusant de leurs frères et de leurs camarades de travail. Ils ont une nature paresseuse, ne tenant pas leurs promesses. Bref, nous savons tous comment nous sommes ! » « Tu as raison, » reconnut Amsiggel. « Nous savons ce qui est caché dans le cœur de l’homme. Mais nous ne voulons jamais excuser les fautes d’autrui, car nous désirons tous donner l’impression que nous sommes meilleurs qu’eux. Nous pouvons bien cacher nos fautes, mais comment arriver à nous purifier de ce mal caché au fond de nous ? »

« Ce n’est pas du tout facile, en effet ! » dit Hamou-le-Barbu. « Prenons la vache, par exemple, sans cesse agacée par des mouches. Elle agite sa queue, tape des pieds, ferme les yeux, secoue la tête, mais elle ne réussit pas à se débarrasser des mouches. Elles ne veulent pas la laisser tranquille. Tous les jours elles continuent à la démanger et à l’agacer. C’est comme ça que la vache passe ses jours, jusqu’à sa mort. Pour nous aussi c’est pareil. Des paroles méchantes et des pensées mauvaises nous assaillissent de partout. Elles nous ennuient et nous vexent et nous séduisent et nous préoccupent. Cela ne nous plaît pas du tout et nous nous sentons mal à l’aise. Nous tentons inefficacement de les chasser de tous côtés, de la même manière que la vache agite sa queue ; nous faisons de notre mieux pour renvoyer ces méchantes choses – nous prions, nous jeûnons, nous lisons et récitons, nous faisons l’aumône, mais nous ne pouvons pas échapper au mal de ce monde, qui vient se poser sans cesse sur notre corps. C’est comme ça que nous passons nos jours, jusqu’à la mort. A vrai dire, les mouches ne pénètrent pas à l’intérieur de la vache qu’après sa mort, mais, quant à nous, ces méchantes choses pénètrent au dedans de nous pendant que nous sommes encore vivants. »

« Que Dieu nous protège ! » s’exclama le voleur. « Car nous ne pouvons pas éviter les choses polluantes de ce monde, ni savoir aucun moyen d’enlever la pollution du dedans de nous-mêmes. » « Tu raison, » dit Hamou-le-Barbu, en le regardant attentivement, « parce que, comme nous l’avons dit, une mauvaise personne ne peut devenir bonne, ni aux yeux de Dieu, ni aux yeux d’autrui. » Amsiggel prit la parole : « En effet, nous finissons par nous éloigner complètement de nos voisins, de nous-mêmes, et de Dieu. Si seulement la paix et la réconciliation pouvaient exister entre nous ! Si seulement il pouvait y avoir de la compassion pour rapprocher ceux qui se sont brouillés ! » Tous se turent, absorbés par leurs propres pensées. Puis Hamou-le-Barbu dit, « J’ai entendu dire qu’il y a un endroit de l’autre côté des montagnes qui s’appelle Paix. Peut-être que les gens de là-bas sauront le moyen de vivre en paix l’un avec l’autre. »