6. Le nomade

A l’aube ils se mirent encore une fois en marche. La piste les mena à la fin hors de la forêt et les fit monter parmi des rochers gigantesques. Ils poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils recontrent un troupeau de moutons et de chèvres qui broutaient dans un lieu herbeux. Il s’y trouvait une tente en poil de chèvre noir, un âne se tenant tout près. Une famille de nomades était rassemblée dans la tente, en train de prendre un repas. Lorsque la femme les aperçut, elle se leva pour les inviter à partager ce qu’ils mangeaient dans l’assiette. La famille leur demanda d’où ils étaient venus et où ils allaient ; alors Amsiggel leur raconta le voyage qu’ils avaient fait, lui et Tazouite, et les gens qu’ils avaient rencontrés. « Mais il y a trois énigmes qu’on n’a pas pu résoudre, » ajouta-t-il. « Le bûcheron dit que quelqu’un a créé ce monde beau et bon. L’ermite dit qu’il est arrivé quelquechose au monde qui a abîmé sa beauté et sa bonté. Et la vieille femme dit qu’il ne reste aucune sécurité dans le monde – et même dans l’au-delà, elle ne peut pas non plus s’assurer d’y trouver un abri. »

« Nous languissons tous pour la sécurité, » dit le nomade, « mais nous ne le trouverons nulle part dans ce monde, ni dans l’au-delà – pour la simple raison que nous ne savons vraiment pas satisfaire Dieu. » En entendant ceci, Amsiggel enchaîna, « La vieille femme, la pauvre, craint que Dieu ne l’acceptera jamais, parce qu’elle ne peut pas satisfaire aux exigences de la religion. » « Nous ne satisfaisons pas à ces exigences, nous non plus, » avoua la femme du nomade. « Nous habitons des régions sauvages, » ajouta son mari, « donc nous n’entendons pas l’appel à la prière, ni à midi, ni le soir. Nous ignorons les mois et les jours de jeûne. Il n’y a pas de mendiants auxquels on pourrait faire l’aumône. Nous ne savons pas comment faire les ablutions rituelles. Le pèlerinage et l’enseignant de la mosquée sont tous les deux loin de chez nous. Nous ignorons les paroles qui sont récitées dans la mosquée et, de toute façon, nous ne comprenons pas leur sens. Que deviendrons-nous alors ? Comment pourrions-nous plaire à Dieu ? Et comment arriver à être en sécurité chez lui ? »

« N’existe-t-il un autre moyen de plaire à Dieu et trouver la sécurité chez lui ? » demanda Amsiggel. « Seulement ceux qui assistent à la mosquée sont acceptés par Dieu et vivent en sécurité, » répliqua la nomade. Son mari se tourna vers eux en disant, « Voici un conte que racontaient les anciens : Il était une fois un roi qui a invité quelques hommes à souper avec lui au palais. Ils sont entrés dans la présence du roi et se sont inclinés devant lui avec le plus grand respect. Ils n’ont ni fumé ni craché ; ils n’ont pas osé jeter un regard sur les servantes du palais, ni se permettre qu’un mot grossier n’échappe de leurs lèvres. Il s’agissait clairement d’hommes de bon comportement, et le roi en était enchanté. Cependant, c’était un homme intelligent qui savait comment sont les gens. Donc, quand ses invités furent partis, il envoya ses serviteurs demander à leurs voisins comment ils se comportaient dans le souk et à se renseigner chez leurs femmes sur la façon dont ils se conduisaient à la maison. Quand les serviteurs furent rentrés au palais, ils firent leur rapport au roi, ‘Ces hommes battent leurs femmes ; ils pratiquent l’escroquerie dans le souk ; ils se disputent avec leurs voisins. Chacun lutte pour son propre avantage – ils ne sont point dignes d’être vos amis.’ Le roi a répondu, ‘Qu’on ne les voit plus jamais dans mon palais !’ »

Le nomade poursuivit, « Dans la mosquée, les gens s’inclinent devant le Grand Roi, et font tout leur possible pour démontrer combien ils sont bons. Mais quand ils sortent de la mosquée, c’est alors que le Roi les met à l’épreuve pour voir de quoi ils sont faits. Qu’en penses-tu ? Si la prière et le jeûne n’assurent pas le bon comportement d’un homme envers sa famille, quelle valeur ont-ils ? Et quelqu’un dont les démarches ne sont pas honnêtes dans le souk, comment peut-il satisfaire Dieu dans la mosquée ? C’est pour cela qu’il n’y a plus de sécurité dans le monde – parce qu’on ne sait plus plaire à Dieu par sa conduite bienséante et honnête. Au lieu de ça, ils essaient de lui plaire en récitant des paroles et manquant des repas ! Ils sont habitués aux choses comme elles sont – ils ne cherchent rien de neuf ! »

Amsiggel les regarda, puis il dit, « Tout cela ne rime à rien. Prenez la bijouterie en argent, par exemple. Tout le monde dit que l’argent est d’une grande valeur et il se vend très cher. Mais à quoi sert-t-il ? Est-ce qu’un couteau en inox n’est pas plus utile ? On pourrait s’en servir pour couper des navets. Ou une clé en fer – on pourrait s’en servir pour ouvrir une porte. Avec une cuillère en bois on pourrait remplir les bols de bouillie. Toutes ces choses nous sont utiles. Mais une bague en argent, à quoi sert-elle ? Ou une broche en argent, en quoi est-elle utile ? Il me semble que les gens ne savent plus distinguer ce qui est utile de ce qui est complètement inutile ! » Le nomade fut d’accord : « Ils sont tous habitués à faire ce que fait tout le monde, » dit il. « Ils font tout simplement ce qu’ont fait leurs ancêtres ; ils suivent les coutumes transmises de père en fils sans se demander si elles sont utiles ou non. »

La femme poussa un grand soupir. « Tout ceci est déconcertant, » dit-elle. « A ton avis, n’existe-t-il pas un autre moyen de plaire à Dieu ? » Son mari répondit, « Une vache attachée par une corde dans un pré tourne en rond en piétinant la terre jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à manger. Elle tire sans cesse et fait tout son possible pour rompre sa corde ou arracher le piquet auquel elle est attachée, essayant d’atteindre l’herbe fraîche. Voici à quoi nous ressemblons. Nous languissons de partir à la découverte du grand royaume de Dieu, mais nous sommes attachés à nos coutumes, craignant ce que diront les gens ! »

« Vous nous avez dit que l’important, monsieur, c’est de faire du bien aux autres, » dit Amsiggel, « mais comment savoir ce qui est bon ? Il y a sûrement des choses qui sont bonnes pour l’un, et mauvaises pour l’autre, et des choses qui sont mauvaises pour l’un et bonnes pour l’autre. » La femme du nomade lui coupa la parole : « Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Amsiggel ! » « Eh bien, si ma sœur et moi avons une pomme et je la prends pour moi tout entière, voilà qui est bon pour moi, mais pas pour elle. Si je la coupe et lui en donne la moitié, j’ai réduit ce que je possède de bon, et augmenté ce qu’elle a, elle. Peut-on alors couper la bonté en deux et la partager entre nous ? Si quelqu’un va au souk et achète quelquechose pour plus qu’elle ne vaut en réalité, pour lui c’est un marché de dupes, mais pour l’homme qui la lui a vendu, c’est un marché avantageux. Ou si le garçon qui garde les moutons entend l’appel à la prière et laisse le troupeau broutant sur la colline pour aller à la mosquée, on dirait que c’est une bonne chose, mais pour le propriétaire des moutons, c’est une mauvaise chose. Je n’arrive pas à résoudre ce problème. Comment pouvons-nous distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais ? »

« J’ai aussi une autre question, » poursuivit Amsiggel. « Si je fais une chose avec la meilleure des intentions, mais ensuite je trouve que cela fait du mal à quelqu’un, comment puis-je réparer le mal que j’ai fait ? Comment puis-je mettre cela en ordre avec les gens concernés et avec Dieu ? Par exemple : je lance une pierre pour empêcher aux brebis de s’éloigner, mais si elle frappe un enfant et il meurt, que puis-je faire pour que sa famille me pardonne ? Et que faire pour que Dieu me pardonne ? Ou si je me dispute avec quelqu’un et lui donne un coup de poing, puis je me rends compte qu’il avait raison après tout, que puis-je faire pour qu’il me pardonne ? Que faire pour que Dieu me pardonne ? »

Ils restèrent là avec les nomades pendant une semaine. Amsiggel tressa de la ficelle à partir de feuilles de palmier et répara toutes les sandales des enfants. Tazouite raccommoda leurs vêtements en loques avec l’aiguille et le fil que lui avait donnés le bûcheron. Puis Amsiggel et Tazouite les quittèrent et poursuivirent leur chemin, tout en se souvenant des questions qu’avaient posées le nomade et sa femme.