12. Chez le nomade

Lorsqu’ils arrivèrent au campement du nomade, ils s’assirent joyeusement à l’ombre de la tente et Amsiggel fit le récit de toutes leurs expériences. Il raconta comment Fidèle et Miel les avaient accompagnés, avec le forgeron et son frère et les deux jeunes nommés Hamou. Le nomade demanda alors, « Avez-vous trouvé une réponse à notre question ? » « Quelle était votre question ? » s’enquérit Fidèle. « Eh bien, nous avons en effet deux questions ! » répondit-il. « Voici la première : Qu’est-ce que c’est que le bien ? Et comment distinguer le bien du mal ? »

Fidèle sourit. « Taisez-vous, tout le monde ! » dit-il. Le silence régna et il n’y avait plus aucun bruit. Puis il demanda, « Entendez-vous battre votre cœur ? Il dit ‘tic-tac, tic-tac, tic-tac !’ Ecoutez votre cœur très soigneusement, mes amis car c’est là que le Seigneur Dieu révèle ce qui est bien. Le cœur de l’homme, c’est sa vie. Quand le cœur se tait, on est mort. C’est au cœur que Dieu révèle ce qu’il veut de nous tout au long de notre vie, et il vous montrera ce qui est bien et ce qui est mauvais. Ecoutez toujours ce que vous dit votre cœur, et mettez-le en pratique, car il sera la vérité de Dieu. »

« J’ai écouté battre mon cœur, » dit la nomade, « mais je n’ai jamais entendu la moindre parole de la part de Dieu. Comment peut-il nous montrer ce qui est bien et ce qui est mauvais ? » « Celui qui écoute soigneusement chanter les oiseaux, » répondit Fidèle, « saura reconnaître chaque oiseau par son chant. Celui qui a l’habitude de mesurer des champs et des pièces saura de loin combien de pas ils ont de long. Et celui qui a l’habitude d’écouter son cœur saura distinguer le bien du mal, parce que son cœur pèsera ce qu’il voit et ce qu’il entend. Si vous voyez quelqu’un descendre de son mulet pour qu’un aveugle puisse monter dessus, vous savez qu’il a fait du bien. Si vous voyez quelqu’un ramasser un sac lourd pour une vieille femme et le porter où elle veut, vous savez qu’il a fait du bien. Quelqu’un qui ramasse du verre brisé sur le chemin ou emmène un âne égaré chez son propriétaire, nous savons tous que c’est le bien qu’il a fait. Notre cœur nous montre qu’il est bien d’aider les gens ainsi. Partout dans le monde, dès le début des temps jusqu’à présent, ceci est évident, car le cœur de l’homme lui montre ce qui est bien. Et nous pouvons mettre en pratique ce genre de bonté tous les jours. « Est-ce qu’il y a quelqu’un, » demanda Amsiggel, « qui a fait tout le bien qu’il était capable de faire ? Il n’y a sûrement personne qui a été parfaitement bon ? » « Ce que tu dis est tout à fait juste, Amsiggel, » répliqua Fidèle, « et quelqu’un qui sait le bien qu’il devrait faire mais ne le fait pas – il est coupable de péché ! » « Vous avez raison, Fidèle, » dit la femme du nomade. « Il est facile de savoir ce qui est bien, mais il est difficile pour nous de le faire. »

« Vous nous avez expliqué ce qu’est le bien, » dit le nomade, « mais comment les gens peuvent-ils savoir ce qui est mauvais ? Ils n’écoutent nullement ce que leur dit le cœur. Ils sont si habitués à la méchanceté qu’ils ne savent plus distinguer le bien du mauvais. » « Vous avez raison, » répondit Fidèle. « Mais même ces gens-là savent vraiment ce qui est bien et ce qui est mauvais. Il n’y a aucun menteur qui tolère que son fils lui mente. Même si un homme raconte des mensonges plus que n’importe qui dans tout le village, il ne supporte pas que son fils lui mente, car il y a quelquechose dans le cœur de l’homme qui lui montre qu’il est mauvais de mentir, et il ne l’approuvera jamais. Il en est de même avec le vol. Il n’y a aucun voleur qui tolère qu’on lui vole quelquechose. Même s’il a beaucoup de biens et sait que l’autre est nécessiteux, il ne supporte pas qu’on les lui vole, parce qu’il y a quelquechose dans le cœur de l’homme qui lui montre qu’il est mauvais de voler, et il ne peut jamais l’approuver. De même, il n’y a aucun adultère qui tolère que sa femme commette l’adultère, parce qu’il y a quelquechose dans le cœur de l’homme qui lui montre qu’il est mauvais de commettre l’adultère, et il ne peut jamais l’approuver. C’est comme ça : nous savons tous ce qui est mauvais. » « Vous avez raison, Fidèle, » dit le nomade. « Il est facile de savoir ce qui est mauvais, mais il est difficile pour nous de l’éviter et de nous en éloigner. »

« Quelle était donc votre seconde question ? » demanda Fidèle. Le nomade répondit, « Quelqu’un qui sait qu’il a fait le mal, qu’il n’a pas réussi à faire le bien, comment lui est-il possible d’avoir la paix avec Dieu ? Comment peut-il obtenir l’approbation de Dieu ? Que peut-il faire pour avoir le pardon de Dieu ? » « Eh bien, regardez votre âne gris, à côté de la tente ! » répliqua Fidèle. « Lorsque Dieu l’a créé, il l’a donné une tache noire sur son dos, au dessus des jambes de devant. Quelle forme a cette tache ? » Le nomade répondit à ceci, « C’est comme si on posait un bâton à travers un autre. » « Bon, cette tache est le signe d’une nouvelle alliance entre nous et Dieu, » dit Fidèle. « Ecoutez, et je vous l’expliquerai : Il était une fois un homme bien, qui faisait tout ce que Dieu exigeait de lui ; il a appris aux gens tout concernant la voie de Dieu. Il était bon et aidait tous qui étaient dans le besoin ; il a fait du bien à tous, les grands comme les petits. Un beau jour il allait à la grande ville, monté sur un âne : ceux qui venaient à sa rencontre sur la route étaient si contents de le voir qu’ils voulaient faire de lui leur roi. Mais quand il est arrivé dans la ville, l’un de ses amis l’a trahi. Ses ennemis l’ont saisi, ligoté, et roué de coups. Malgré cela, il ne s’est point vengé – il n’a pas rendu les coups, n’est pas rentré en conflit,et n’a pas pris d’épée afin de déclencher une émeute. Ensuite on l’a emmené et cloué sur un poteau pour le faire mourir. Le poteau était fait de deux morceaux de bois ; l’un était enfoncé dans le sol et l’autre était posé en travers, comme cette tache sur l’âne. Il y est resté pendu, perdant son sang – et il n’a rien dit, sauf une seule chose. Il a élevé sa voix vers le ciel et a crié, ‘O Dieu, pardonne-leur. Ils ne savent pas ce qu’ils font !’ En fait, Dieu avait préparé tout cela d’avance et en savait tout dès le début. Il met cette tache sur chaque ânon qui naît partout dans le monde afin que nous n’oublions jamais celui qui était monté sur un ânon, ni comment il a demandé à Dieu de pardonner à ceux qui l’ont tué. »

Puis Fidèle poursuivit : « L’homme qui était monté sur cet âne ne ressemblait pas à autrui, car il n’avait jamais fait quoi que ce soit de mauvais ou honteux. Il faisait toujours le bien; il a fait tout ce que Dieu exigeait de lui. Il n’avait jamais besoin que Dieu lui pardonne, ni qu’il demande la miséricorde – il n’était pas nécessaire pour lui de souffrir la condamnation à mort qui menaçait tous les autres. Voilà pourquoi Dieu a prévu qu’il fasse quelquechose que personne sauf lui n’a pu faire. Il l’a envoyé faire quelquechose de très particulier. « Qu’est-ce que Dieu a prévu pour lui ? » demanda le nomade. « Pourquoi l’a-t-il envoyé ? » « Dieu l’a envoyé, » expliqua Fidèle, « pour souffrir la condamnation qui pesait sur l’humanité. Il n’était pas nécessaire qu’il soit puni lui-même pour ce qu’il avait fait, car il était sans faute et n’avait jamais fait de mal. C’est pour cela qu’il était capable de porter la punition qui devait s’abattre sur autrui. Dieu l’a envoyé mourir et souffrir les Tourments de la Tombe, puis l’a ressuscité de parmi les morts pour montrer qu’il était complètement satisfait de lui. Par la suite Dieu l’a enlevé de ce monde pour être en sa présence au Paradis. Et cette nouvelle vie, il la donne maintenant à tous ceux qui croient en lui. Il a fait la paix entre nous et Dieu ; il a fait une nouvelle alliance entre nous et notre Créateur. »

« Qui était cet homme qui est venu faire la paix pour nous ? » demanda le nomade. Amsiggel prit la parole : « C’est celui que nous appelons notre Sauveur ! » Tazouite ajouta, « C’est le Bon Berger qui meurt pour les brebis ! » Hamou-le-Nouveau dit, « C’est celui qui nous rend propres au dedans de nous ! » Le forgeron dit, « C’est celui qui a réglé la dette que nous devions ! » Après ceci, ils se turent tous, afin d’écouter ce que leur disaient le cœur.

Ils passèrent cette nuit-là au campement. Tôt le lendemain matin le nomade leur apporta du lait de brebis et ils déjeunèrent. Puis ils reprirent leur chemin, accompagnés du nomade et de sa femme, qui y avaient laissé leurs enfants, quelques-uns pour s’occuper des moutons, et d’autres pour surveiller la tente. A ce moment-là Amsiggel se souvint du pont et de la pauvre femme qui était tombée dans la rivière, et il se dit, « Il sera difficile de traverser si la rivière est montée davantage. »

Descendant des hauteurs, ils entrèrent dans la forêt et poursuivirent leur chemin jusqu’à ce qu’ils atteignent la rivière. Lorsqu’ils y arrivèrent, le pont et ses fondations avaient été complètement emportés. Ils demandèrent à des gens comment ils pourraient traverser. « Continuez le long de la rivière, » répondirent-ils, « jusqu’à l’endroit du grand pont. » Ils se remirent en marche, mais le chemin fut long. Quand ils arrivèrent finalement devant le grand pont ils furent impressionnés par sa solidité. Il était élevé si haut au-dessus de la rivière que l’eau ne pouvait nullement l’atteindre. Ils traversèrent sans dommage et reprirent leur route sur la piste.

« Chaque année, » dit Fidèle, « on fabrique des ponts en bois, et la rivière les emporte. Les ponts en bois tiennent bon pendant un certain temps, mais quand le déluge arrive, ils s’écroulent toujours. Avez-vous saisi la métaphore ? Tout ce que nous faisons et que nous fabriquons est comme ça. Cela tient bon pendant un certain temps mais finit par se détruire. On peut se laver rituellement, réciter ses prières, observer le jeûne et compléter toutes les exigences de la religion afin de s’approcher de Dieu. Ce qu’on fait peut être très bien pendant un certain temps, mais on ne sait jamais si cela durera jusqu’à l’éternité ou non. Les gens ont tous besoin d’un pont pour traverser de ce monde jusqu’au Paradis, mais ils doutent toujours qu’un pont fabriqué de leurs oeuvres soit capable de les mener à l’autre bord. Ils ont peur d’être emportés par le déluge qui accompagne la mort…parce que les ponts qu’ils construisent tombent toujours en ruines ! »

« Nous avons besoin d’un pont haut et solide, » dit Amsiggel, « qui nous mènera de la terre au Paradis sans doute ni crainte. Et je sais ce que tu vas dire, Fidèle, parce qu’il existe quelqu’un qui est en effet un pont solide. » « Tu as raison, Amsiggel, » approuva Fidèle. « Personne sur ce pont-là ne glissera ni tombera dans l’abîme. Il parviendra sans dommage jusqu’à l’autre bord, car notre Sauveur a dit, ‘Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne n’atteindra la présence de Dieu que si je l’y conduis moi-même.’ »

Ils s’arrêtèrent alors pour prier et remercier Dieu, disant « O Seigneur Dieu, nous te louons parce que tu nous as envoyé le Sauveur pour enlever nos péchés, pour nous libérer de l’esclavage de ce monde, pour faire une alliance de paix entre toi et nous, pour payer la dette qu’il nous était impossible de régler, et pour nous conduire de cette terre au monde à venir. Tout ceci s’est passé selon ton dessein, par ton grand amour et ta grande miséricorde. A présent, ô Seigneur Dieu, guide-nous sur le chemin et permet que nous arrivions à bon port chez la vieille femme. Montre-nous comment la rassurer au sujet des choses qui la tracassent. Nous demandons ceci au nom de notre Sauveur, Amen. »