14. Chez l’ermite

Ils trouvèrent l’ermite assis près de sa ruine misérable, comme toujours, perdu dans ses pensées. Lorsqu’il les eut reconnus, il les regarda un moment avant de les saluer de la main ; puis ils s’assirent tous à ses côtés. Encore une fois il les regarda fixément avant de dire, « Eh bien, êtes-vous parvenus jusqu’au bout du chemin ? » « Vous aviez raison, » avoua Amsiggel, « ce chemin n’a pas de bout ! Néanmoins, nous avons trouvé en route ce que nous cherchions. Et vous ? Est-ce que vous méditez toujours ? Avez-vous trouvé du neuf ? » « Me voici, » répondit l’ermite, « exactement où vous m’avez laissé ! » Se tournant vers Fidèle, il s’enquérit, « Et vous, que pensez-vous du monde où nous habitons ? Ne dirait-on pas qu’un fléau affreux l’ait investi ? Le monde tout entier n’est-il pas pourri comme cette ruine, affligé par des maladies et toutes espèces de calamités ? « Vous avez raison, » répliqua Fidèle. L’ermite le regarda gravement, puis il dit, « Est-ce que le monde était comme ça dès le début, ou bien s’est-il passé quelque chose qui l’a gâché et a entraîné cette situation lamentable ? »

« Qu’en pensez-vous ? » répondit Fidèle, « Le Créateur du monde, comment est-il ? » « Il est parfait, » dit l’ermite. « Il ne fait aucun mal. » « Et ce Créateur, qu’est-il capable de faire ? » demanda Fidèle. « Evidemment, il peut tout faire, » répliqua l’ermite. « Tout à fait juste, » approuva Fidèle. « Alors, puisque le Seigneur Dieu est parfaitement bon, il voudrait créer le monde bon. Et puisqu’il peut tout faire, il serait parfaitement capable de le créer bon, n’est-ce pas ? » « C’est exact, » dit l’ermite, « mais puisqu’il l’a créé bon, que s’est-il donc passé pour le gâcher ? » Fidèle lui demanda, « Eh bien, qu’est-ce qui gâche le monde maintenant ? Qu’est-ce qui est pire que tout ? » Et l’ermite répondit, « Assurément, rien n’est pire que l’homme, qui tyrranise, fait la guerre et tue autrui. Mais nous avons aussi la maladie, la peste, des tremblements de terre et la famine, et ces choses-là ne sont pas la faute de l’homme : voilà ce que je n’arrive pas du tout à comprendre. Quel est le fléau affreux qui est tombé sur le monde ? »

« Ecoutez, tous, » dit Fidèle, « que je vous raconte ce qui s’est passé : Lorsque le Seigneur Dieu créa le monde, il observa tout ce qu’il eut fait et vit que c’était parfait. Il n’y avait aucune maladie et rien qui pouvait tuer : le monde était bon, tout comme Dieu est bon. Il y fit un jardin et il créa Adam et sa femme, en les instruisant à en prendre soin et de manger le fruit de tous les arbres…sauf l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. ‘Le jour où vous mangerez de cette arbre,’ dit Dieu, ‘le fléau de la mort tombera sur vous !’ Puis Satan apparut en forme de serpent et dit à la femme, ‘Mais non, il n’y aura pas de fléau ! Dieu vous a dit cela seulement parce qu’il craint que vous deveniez comme lui, ayant la connaissance du bien et du mal.’ La femme regarda l’arbre et elle fut séduite. Elle eut vraiment envie d’en manger et elle crut qu’il serait capable de lui donner la connaissance. Elle cueillit le fruit et le mangea ; elle en donna à son mari qui le mangea. Dieu appela Adam en disant, ‘As-tu mangé un fruit de l’arbre interdit ?’ Adam répondit, ‘C’est ma femme qui me l’a donné.’ Dieu dit à la femme, ‘Qu’as-tu fait ?’ Elle répondit, ‘Le serpent m’a dit que ce serait une bonne chose d’en manger.’ Puis la malédiction de Dieu tomba sur le serpent pour que l’homme et le serpent soient toujours des ennemis. Puis Dieu dit à la femme, ‘C’est avec des douleurs aigües que tu accoucheras et tu seras sous l’autorité de ton mari.’ Et il dit à Adam, ‘ Tu as mangé du fruit de l’arbre sur lequel j’avais mis l’interdit. Dorénavant il y aura une malédiction sur la terre à cause de toi. C’est avec peine et fatigue que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. La terre produira des broussailles et des épines et tu devras trouver de quoi manger parmi elles. Avec la sueur de ton visage tu auras ton pain, jusqu’à ce que tu retournes toi-même à la terre, car tu as été fait de la terre et à la terre tu retourneras.’ » Fidèle marqua une pause avant de dire, « Voilà comment le monde a été gâché à cause de notre père Adam, car lui et sa femme ont désobéi à la parole de Dieu. Mais il n’y a pas qu’eux qui ont désobéi à sa parole. Leurs enfants jusqu’à cette génération présente lui désobéissent toujours. La maladie, la peine et la mort sont inévitables pour nous tous, parce que nous sommes si loin de ce que Dieu attend de nous. »

« Ce que vous dites est tout à fait juste, » approuva l’ermite. « Voilà pourquoi il y a ce fléau affreux dans le monde : parce que Dieu l’a maudit, et il ne lui reste plus aucun espoir. » « Il y a certainement une malédiction là-dessus, » dit Fidèle, « mais Dieu ne nous a pas laissés sans espoir, car il nous a envoyé quelqu’un qui est capable d’enlever le fléau – quelqu’un qui peut guérir les gens et leur donner une santé parfaite et la vie éternelle. Faites attention, et je vous raconterai une histoire concernant celui qui a apporté la bénédiction du Paradis à la terre. Un beau jour il sortait d’une ville, accompagné de ses disciples et d’une foule nombreuse. Un aveugle se trouvait là, appelé Bartimée, fils de Timée ; il était assis près de la route, et il mendiait. En apprenant l’identité de celui qui passait, l’aveugle cria à haute voix, ‘Aie pitié de moi, aie pitié de moi !’ On lui fit des reproches et on lui ordonna de se taire, mais il criait encore plus fort, ‘Aie pitié de moi !’. Notre Sauveur s’arrêta et dit de le faire venir. ‘Courage !’ dit-on à l’aveugle, ‘Lève-toi – voici qu’il t’appelle à lui !’ L’aveugle se leva d’un bond, jetant à côté son manteau, et vint vers lui. ‘Que veux-tu que je fasse pour toi ?’ demanda notre Sauveur. ‘Maître,’ répondit l’aveugle, ‘je voudrais voir !’ ‘Va donc,’dit-il, ‘ta foi t’a guéri.’ Aussitôt, il put voir et il le suivit sur le chemin. Et il y en avait beaucoup d’autres : des aveugles, des paralysés, des sourds, des épileptiques – il les guérit tous. »

« Celui que vous appelez votre Sauveur, » remarqua l’ermite, « il est clair qu’il était rempli du pouvoir de Dieu pour qu’il puisse guérir les gens de leurs maladies. Mais le fléau de la mort, voici le plus grand problème. » « Eh bien, » répliqua Fidèle, « il alla un jour à une ville nommée Naïn, accompagné de ses disciples et d’un grand nombre d’autres. Au moment où il approchait de la porte de la ville, on sortait un jeune homme qui était mort. Sa mère était veuve et elle n’avait d’autre enfant que lui. De nombreux habitants de la ville se trouvaient avec elle. Quand il la vit, il fut rempli de pitié pour elle. Puis il dit, ‘Ne pleure pas !’ Il s’avanca et toucha la planche. Ceux qui la portaient s’arrêtèrent. Il ajouta alors, ‘Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi !’ Le mort se leva et parla. Notre Sauveur le prit et le rendit à sa mère. Tout le monde fut saisi de crainte. Ils louèrent Dieu en disant, ‘Un grand prophète est apparu parmi nous ! Dieu est venu secourir son peuple !’ »

« Evidemment ce Sauveur eut le pouvoir de guérir les gens, » dit l’ermite, « et même le pouvoir de ressusciter les morts. Mais il y a toujours quelquechose dans ce monde qui l’afflige plus gravement que la maladie et la mort : c’est le conflit humain – des querelles et des disputes de tous les côtés ! » « Vous avez raison, » dit Fidèle. « Les gens ne savent ni bien se conduire ni être patients les uns avec les autres, ni comment s’entr’aider et faire le bien. Tout le monde est envieux des biens d’autrui, et peu disposés à les laisser prendre ce à quoi ils ont droit. » « Il n’y a pas de paix là où se trouvent les êtres humains, » reconnut l’ermite, « parce que c’est chacun pour soi. C’est un fléau continuel sur ce monde ! Et c’est le pire de tous ! » « Lorsqu’Adam a été créé, » répondit Fidèle, « il était parfait, mais quand il a désobéi à Dieu, il est devenu comme cette ruine. Et c’est pareil pour nous : nous ne ressemblons pas du tout à ce que nous étions au moment où Dieu nous a créés, car il s’est passé quelquechose qui nous a gâchés, tout comme il a gâché Adam. » « Je comprends maintenant ce qui nous est arrivé, » déclara l’ermite. « Nous avons désobéi à la parole de Dieu exactement comme Adam, et nous ne faisons plus ce que Dieu attend de nous. » « C’est exact, » dit Fidèle. « Donc, que faut-il faire à présent ? Nous avons besoin de quelqu’un qui peut reconstruire cette maison humaine et enlever le fléau de notre cœur. Il nous faut quelqu’un capable d’ôter le péché qui nous gâche. » « Qui est donc capable d’enlever le péché ? » demanda l’ermite.

Fidèle répondit, « Un beau jour, beaucoup de gens vinrent voir notre Sauveur ; la maison fut si remplie de monde qu’il ne resta aucune place à l’intérieur, ou même devant la porte. Quatre hommes arrivèrent, portant un homme paralysé, mais ils ne purent pas le faire entrer chez notre Seigneur à cause de la foule. Ils montèrent alors sur le toit, firent une ouverture au dessus du lieu où il se trouva, et descendirent la natte sur laquelle fut couché le paralytique. Notre Sauveur vit leur foi et dit au malade, ‘Mon fils, tes péchés sont pardonnés.’ Quelques maîtres de la loi s’y trouvèrent et se dirent en eux-mêmes, ‘Comment peut-il parler ainsi ? C’est du blasphème ! Qui peut pardonner les péchés sauf Dieu seul ?’ Mais notre Sauveur connut leur pensées et leur dit, ‘Pourquoi avez-vous de telles pensées ? Est-il plus facile de dire : ‘Tes péchés te sont pardonnés,’ ou de dire : ‘Lève-toi, prends ta natte et marche’ ? Mais je vous montrerai que je suis capable de pardonner les péchés.’ Il se tourna alors vers le paralytique en disant, ‘Lève-toi, prends ta natte et rentre chez toi !’ Aussitôt il se leva devant tout le monde, prit sa natte et s’en alla. Tous furent frappés d’étonnement et louèrent Dieu en disant, ‘Nous n’avons jamais vu de chose pareille !’ »

« Quelle merveille ! » s’exclama l’ermite. « Votre Sauveur a eu le pouvoir de guérir les malades, ressusciter les morts et même libérer les gens du fardeau de leurs péchés. Il a ôté le fléau d’eux tous – mais combien de temps depuis que tout cela a eu lieu ? » « Environ deux mille ans, » répondit Fidèle. « Ah ! » dit l’ermite. « Votre Sauveur n’habite plus ce monde, et le monde subit toujours le fléau ! » « Ecoutez soigneusement, » dit Fidèle, « ce que je vais dire. La première fois, il est venu nous montrer qu’il a le pouvoir d’enlever le fléau, mais il reviendra une seconde fois à la fin du monde, et en ce temps-là il l’enlèvera complètement et renouvelera tout. » « Combien nous désirons un tel temps, » soupira l’ermite, « quand le monde pourra être fait de nouveau ! Mais pour le moment il est extrêmement malade et tout à fait futile. » « Le temps est très proche, » répliqua Fidèle, « mais Dieu ne nous a pas laissés dans le monde pour que nous y restions seulement dans l’inutilité et la futilité. Celui qui est venu ôter le fléau nous a envoyés aider ceux qui en souffrent. Lui-même est allé partout, secourant les malades et soutenant les faibles…et il désire que nous fassions pareil. »

Puis Fidèle les regarda à tour de rôle en demandant, « Pensez-vous que nous puissions trouver le moyen de faire quelquechose de positif dans le monde avant qu’il ne disparaîsse ? Pouvons-nous augmenter un peu le bien qui s’y trouve et en réduire un peu le mal ? Regardez, qui a bâti cette maison ? Qui a creusé le puits ? Qui a planté les arbres ? Qui a coupé les épines ? Qui a déblayé le terrain ? Nos ancêtres n’ont-ils pas trouvé des choses utiles à faire dans ce monde ? » L’ermite répondit, « Ils ont fait tout cela parce qu’ils voulaient laisser à leurs enfants plus qu’ils ne possédaient eux-mêmes. » « Oui, voilà ce qu’il faut faire, nous aussi, » approuva Fidèle, « afin de laisser à nos enfants plus que nous ne possédons nous-mêmes. »

En entendant ceci l’ermite se leva. « Maintenant j’ai compris, » dit-il, « comment ma vie peut avoir un but utile. Tout d’abord, je vous accompagnerai pour secourir les gens que nous rencontrerons. Ensuite, je reviendrai rebâtir ma maison. » « Que Dieu vous bénisse ! » cria tout le monde. Alors Amsiggel prit la parole : « Nous ne vous appelerons plus ‘ermite’ (maître de la ruine) ; nous vous appelerons ‘maître de la maison neuve’ ! » Puis Fidèle chanta un psaume : « Chantez des louanges à Dieu, toute l’humanité ! Glorifiez-le, tous les habitants de la terre ! Comme son amour inébranlable envers nous est grand ! Il ne nous abandonnera jamais, ni dans ce monde, ni dans l’au-delà ! » Tous reprirent les paroles, chantant joyeusement ensemble.